Depuis les courriels et les textos, le bon vieux téléphone avec une ligne fixe est en quarantaine, pour ne pas dire au purgatoire. Seuls les appels de cabinets de voyance ou de fraudeurs se rendent à la maison.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Comment sommes-nous passés si vite de ces temps mignons à jaser des heures au téléphone à ce rejet total du combiné ? Beaucoup de mèmes sur l’internet se moquent du téléphone, cette antiquité, en montrant des faces ahuries de chats lorsque ça sonne. Car quand ça sonne, on a pris l’habitude de s’indigner : non, mais, qui ose ?

La seule personne avec qui j’ai maintenu l’habitude d’une conversation téléphonique est ma mère, pour qui cette technologie demeure une passion. Impossible de lui parler sans que sa double ligne fasse des interruptions plusieurs fois – on dirait parfois qu’elle travaille dans un service à la clientèle. Tous les jours, elle et ses amis font leur petite tournée de jasette, et ça n’a rien à voir avec le confinement. Ils n’ont tout simplement jamais cessé cette habitude.

Pourtant, nous avions autrefois un réel amour du téléphone, surtout quand nous étions adolescents. Des heures de placotage avec mes amies, ma mère qui perdait patience quand elle décrochait pour découvrir que j’étais ENCORE là. Souvent, en cachette sous les couvertures, je jasais jusqu’au petit matin avec mon chum pendant que mes parents dormaient, mon oreille droite avait l’air d’un chou-fleur rouge. « Raccroche, toi… » « Non, toi d’abord… »

Enfin, avant les afficheurs et l’internet, quand on s’ennuyait, les mauvais tours au téléphone, c’était le pied.

— Madame, pouvez-vous me nommer cinq sortes de piments ?

— Heu… Piment rouge, vert, jaune… heu piment…

— Piment-ge de la marde !

Aussi niaiseux que de faire livrer une pizza chez le voisin et de le regarder s’énerver, cachés derrière les rideaux.

Dans l’une de ses mises à jour de 13 h, le premier ministre François Legault a suggéré aux Québécois d’appeler une personne seule. C’est peut-être ce qui explique le retour en force du téléphone ces jours-ci. Il n’y a plus seulement ma mère, il y a maintenant des amis de qui je m’étais éloignée un peu avec le temps, avec la vie… Comme mon pote Bruno qui vit seul à Québec. On ne s’était pas parlé depuis un bon cinq ans, seulement communiqué par messages.

Mais quand l’heure est grave et apocalyptique, je dois parler à Bruno. Depuis le cégep, nous avons développé ensemble une mythologie personnelle remplie de ce que nous appelons des « plogues cosmiques ». L’eschatologie est notre sport intellectuel inutile. Et puis, Bruno a un penchant ésotérique. De n’importe qui d’autre, je trouverais ça débile, mais comme il est toujours au bord du deuxième degré, et puisqu’il est un fabuleux conteur, on part en vrille chaque fois sur des sujets comme Nostradamus, le retour du Grand Monarque et les extraterrestres. Juste pour délirer. 

À cause de ses lubies, j’avais fait un reportage sur le roi de L’Anse-Saint-Jean et Richard Glenn, soumis à la Course Destination Monde (ça m’avait valu d’être finaliste, quand même). Nous étions allés couvrir la visite du prince Jean d’Orléans à Québec, uniquement pour alimenter notre fascination pour la monarchie française. Enfin, c’est toujours par le téléphone qu’il me faisait tomber dans ses poissons d’avril – je lui en veux encore de m’avoir fait croire, quand nous n’avions pas un sou, qu’il avait gagné à la 6/49 et qu’on partait dans la semaine réaliser notre rêve de voir le château de Versailles.

Alors quand je l’ai appelé dimanche, il a pris sa voix de répondeur. 

« Bonjour. Ici le gouvernement du Québec qui vous rappelle qu’il est avisé en ces temps difficiles d’appeler un ami pour rire. » J’ai vraiment cru que c’était son nouveau message. Mais non, c’était juste pour me niaiser, comme d’habitude. Et la conversation a repris comme si on s’était parlé la veille.

— Je ne veux pas te causer une rechute ésotérique, mais le nom de ce virus, corona, réfère à une couronne…

— Non, je n’irai pas là ! NON, BRUNO !

Deux heures de folie, de gloussements et de rigolade. Sur le balcon, un magnifique soleil plombait. Mon angoisse avait disparu. Pendant ces deux heures, je n’étais plus confinée, mais très conne finie. Ça ne m’était pas arrivé depuis des lustres. Je lâche aussi un coup de fil une fois de temps en temps à ma belle-mère Jo, qui n’aime pas le téléphone, mais qui les reçoit maintenant avec plaisir. J’ai jasé trois ou quatre heures avec mon autre grand ami, Benoît, sur les détails de la COVID-19, parce que ses études en biologie permettent d’aller plus loin dans nos éternelles chamailleries.

Bref, c’est le retour de l’oreille rouge, mais le cœur redevient un peu léger.

C’est que le bon vieux téléphone est plus chaleureux que FaceTime qui nous force, encore une fois, à rester devant un écran (et à s’arranger un peu). 

Au bout du fil, la voix est au plus près du corps, elle s’immisce jusqu’au tympan, puis dans notre tête. Nous sommes un peu habités par la voix de l’autre. 

Bon, il y a encore des irréductibles qui ne reviendront jamais au téléphone – mon défunt père qui haïssait ça n’aurait pas plus succombé maintenant –, mais même parmi eux, j’en vois de plus en plus avouer y recourir. Des résistantes comme mes copines préfèrent m’envoyer des photos hilarantes, mais l’émoticône ne peut remplacer leurs rires stridents et contagieux.

On croit appeler quelqu’un pour briser sa solitude, et c’est finalement nous qui sommes tout à coup moins seuls. Bien sûr, il y a le coronavirus, et puis les guerres d’Irlande, les peuplades sans musique, tout ce manque de tendre, et il n’y a vraiment plus d’Amérique, comme le chantait Brel, mais… mais entendre un ami rigoler, n’est-ce pas merveilleux ?

Sur ce, je dois vous quitter. Le téléphone sonne.