On n’a jamais autant parlé des aînés que depuis le début de la pandémie. Et si on les écoutait, maintenant ? Dans le cadre de cette série, La Presse prend des nouvelles de personnalités du milieu culturel qui ont plus de 70 ans. Des femmes et des hommes sages et moins sages, qui nous rassurent face à l’avenir. Parce qu’ils ont su vieillir sans devenir vieux.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Malgré les nombreux inconvénients de la crise sociale et sanitaire actuelle, Béatrice Picard reste positive. Voire optimiste.

Pour une femme de 90 ans, seule et confinée à domicile depuis un mois, la comédienne est très joviale au bout du (sans) fil. « J’ai toujours vu le verre à moitié plein ; jamais à moitié vide. Je regarde la vie en couleurs », dit-elle lorsqu’on le lui fait remarquer.

Imaginez, cette dame va jusqu’à voir un côté « formidable » à la pandémie ! « Cet arrêt forcé nous force à faire une introspection, dit-elle. Chacun doit prendre conscience de son train de vie de fou. Et une fois la crise terminée, les choses pourront changer dans la société. Du moins, je l’espère. »

Le ton et l’esprit joyeux de la comédienne nous rappellent un personnage qu’elle a joué récemment au théâtre, chez Duceppe. Celui de Maude dans la célèbre pièce Harold et Maude. Une amoureuse de la vie devant l’Éternel, capable elle aussi de faire jaillir la lumière à travers l’obscurité la plus totale.

À l’instar de ce personnage qui a comme devise de « goûter chaque jour à quelque de chose de nouveau », Béatrice Picard commence chaque journée en cherchant un « petit bonheur » qui la comblera jusqu’au lendemain.

Quel est-il, aujourd’hui, son petit bonheur ?

« De parler avec La Presse, répond-elle du tac au tac. De pouvoir m’exprimer avec vous et de réfléchir à ce qu’on vit collectivement et difficilement. »

La marraine des aîné(e)s

Du haut de ses 70 ans de métier, après avoir joué dans 150 productions théâtrales et une centaine de téléromans et de radioromans, la comédienne mord autant dans la vie qu’à 20 ans. Elle caresse même le projet de créer un solo sur les planches, une fois que la vie culturelle reprendra son cours normal.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

En compagnie de la comédienne Marie-Thérèse Fortin, porte-parole de l’organisme Les Petits Frères, lors du dîner de Pâques, en 2018

En tant que marraine de l’organisme Les Petits Frères, dont la mission est de contrer l’isolement des personnes du grand âge, Mme Picard est consciente de sa chance. Elle vit seule à Laval, mais sa famille veille à ce qu’elle ne manque de rien.

Ce qui n’est pas le cas de nombreux aînés, qui sont oubliés par leurs proches. « Si vous êtes isolés et inquiets, n’ayez pas peur de prendre le téléphone et d’appeler Les Petits Frères, lance-t-elle. Certes, les visites sont interdites pour une durée indéterminée, mais il y a des bénévoles pour répondre à ceux qui ont besoin d’aide et de réconfort. »

Vivre lentement

Béatrice Picard ne parle surtout pas la langue de bois. Sa biographie, publiée l’an dernier sous la plume de Sylvain-Claude Fillion, s’intitule d’ailleurs Avec l’âge, on peut tout dire. Depuis fort longtemps (Mme Picard est née quelques semaines avant une autre crise mondiale, le krach boursier de 1929), cette femme travaillante et indépendante regarde courir le monde. Toujours plus vite !

Béatrice Picard souhaite que cette pause planétaire nous fasse réfléchir à nos priorités. 

J’espère que la pandémie aidera à changer des choses essentielles dans le monde. Il faut revenir aux sources de la vie : l’entraide, l’amour, la solidarité, le partage… Il faut essayer de vivre différemment, plus lentement, plus humainement.

Béatrice Picard

À ses yeux, la société actuelle jure trop par la croissance à tout prix, l’appât du gain, la dépendance aux technologies… « On ne voit plus les gens autour de nous – dans la rue, au resto, dans le métro –, tellement nous sommes accrochés à nos maudits téléphones », dit-elle.

Alors, notre mode de vie serait-il à réinventer ? « Je pense qu’il faut réapprendre à vivre, à penser, à mieux apprécier les petites douceurs et les petits riens. Pas uniquement le luxe et le confort. Depuis trop longtemps, on suit le courant sans se poser de questions. On travaille fort, on consomme à crédit, on s’endette… Or, la richesse matérielle n’a jamais rendu personne heureux. »

Nul ne sait quand ni comment nous allons sortir de cette crise sans précédent. Pas plus qu’on ne sait si l’Humanité tirera quelques leçons à long terme de cette pandémie… « J’espère qu’on va changer, souhaite néanmoins Mme Picard. Pas pour moi, mais pour les jeunes, les petits-enfants. Ça ne sera pas facile. Ça va demander beaucoup de courage à bien des gens qui devront repartir à zéro. Mais au bout du compte, je crois qu’on peut sortir gagnants de la crise. »