La médecine est un cirque. C’est ce que nous apprenons dans la formidable série The Knick, que j’avais adorée et que je regarde pour la troisième fois. L’intrigue se déroule en 1900, à New York. Nous sommes exactement à ce moment exaltant où toutes les sciences vont connaître des avancées prodigieuses.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

John Thackery (irrésistible Clive Owen), le chef chirurgien de l’hôpital Knickerbocker qui se shoote tellement à la cocaïne qu’il n’a plus de veines saines, affirme dans un discours enflammé que c’est un temps d’infinies possibilités. « Nous en avons appris plus sur le traitement du corps humain en 5 ans que dans les 500 dernières années, dit-il, avant d’ajouter avec fierté : L’espérance de vie d’un homme était de 39 ans, elle est aujourd’hui de 47 ans ! »

Voilà qui remet un peu les choses en perspective. Cette série présentée sur HBO en 2014-2015 (deux saisons seulement), et réalisée par Steven Soderbergh (le même qui a fait Contagion, tiens donc), s’appuie sur une recherche historique fascinante des créateurs Jack Amiel et Michael Begler, quand on pense que seulement 120 ans nous séparent de la médecine de l’époque. Quand on avait plus de risques de mourir sur la table d’opération que d’en sortir vivant. Quand il n’y avait pas encore d’antibiotiques, qu’on ne savait pas trop combien il y avait de groupes sanguins, que la technologie du rayon X naissante prenait une dangereuse heure avant de fournir une photo. La série regorge de détails incroyables. On pompe le sang manuellement, les ambulances sont des calèches, il y a un trafic de corps pour la recherche médicale, et quand on installe l’électricité dans l’hôpital, le feu prend sur un patient et électrocute une infirmière…

Si Thackery parle de cirque, c’est que ses opérations et ses découvertes sont présentées dans un amphithéâtre devant public. La médecine est alors un spectacle en temps réel, sanglant et palpitant. Le patient survivra-t-il ou non ? Et le docteur défiant la mort défie-t-il Dieu en même temps ?

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Nous sommes de retour au cirque. Les médecins et les chercheurs en apprennent sur la COVID-19 en même temps qu’ils la combattent, et sont aussi dépourvus qu’il y a un siècle, tandis que nous sommes tous des spectateurs impuissants et des cobayes potentiels.

Dans ce cirque, il y a toutes sortes de personnages. Des fabulateurs, des charlatans, des profiteurs. La communauté scientifique se déchire sur les affirmations du docteur Didier Raoult à propos de la chloroquine et les conspirationnistes sont en train de rendre fou le journaliste Jeff Yates de l’émission Les décrypteurs.

Ça me fait penser qu’il me reste deux pilules de chloroquine de mon dernier voyage en Haïti ; peut-être valent-elles de l’or ?

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L’été, quand je vais à la campagne pour plusieurs semaines, je constate chaque fois que ça me prend une bonne quatorzaine pour me mettre au diapason. J’arrive énervée, pleine de projets (Un potager ! Une liste de lectures ! Des exercices quotidiens !) et puis je finis par épouser une lenteur qui me calme. À cette troisième semaine de confinement, tout ça commence à me rentrer dedans. Ça nous rentre tous dedans. On se rend compte qu’il faut vraiment rentrer en dedans, et ce sera pour longtemps. Mais je me suis déniché un projet : venir à bout de ma boîte de courriels dont j’ai perdu le contrôle depuis des années. Ce sera un petit accomplissement, même misérable. Mais je n’effacerai pas celui que m’a envoyé une gentille lectrice, et qui contenait la photo d’une « médaille miraculeuse virtuelle » de la Vierge Marie, qui, paraît-il, protégeait contre le choléra autrefois. Je l’ai sauvegardée sur mon iPhone.

PHOTO FOURNIE PAR UNE LECTRICE

Médaille envoyée par une lectrice à notre chroniqueuse.

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J’ai ressorti de ma bibliothèque un livre que m’avait conseillé Jean-Claude Richard, mon prof préféré à l’université : La peur en Occident, de l’historien Jean Delumeau. Cet essai paru en 1978 détaille le dialogue permanent de nos sociétés avec la peur. C’est fou, mais les pages sur la peste m’ont réconfortée, comme si on renouait avec l’histoire de l’humanité souvent frappée par des calamités. « La typologie des comportements collectifs en temps de peste » de Delumeau peut facilement s’appliquer à ce que nous vivons présentement. On découvre que pendant des siècles, il y a eu des éclosions de peste un peu partout en Occident, avant la disparition de la maladie autour de 1721. « La peste avait été, selon l’expression de B. Bennassar, un grand personnage de l’histoire d’hier », écrit Delumeau. Le coronavirus sera celui de demain.

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On faisait souvent le parallèle avec le feu, car c’était un embrasement, et tous les contemporains de la peste ont été marqués par la soudaineté de ce mal qui a décimé des villes entières. Les Hollandais l’appelaient « la maladie pressée ».

Chaque fois qu’elle réapparaissait, au début, on se disait : « Ben non, c’est pas la peste, c’est autre chose » (« c’est juste une grippe »). « Quand apparaît le danger de la contagion, on essaie d’abord de ne pas la voir, note Delumeau. Les chroniques relatives aux pestes font ressortir la fréquente négligence des autorités à prendre les mesures qu’imposait l’imminence du péril, étant vrai toutefois que le mécanisme de défense une fois déclenché, les moyens de protection allèrent en se perfectionnant au cours des siècles. » Le confinement contre la contagion ne date pas d’hier. Ni le déni initial. « La peur légitime de la peste conduisait à retarder le plus longtemps possible le moment où on la regarderait en face. Médecins et autorités cherchaient donc à se tromper eux-mêmes. »

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« Voici maintenant la cité assiégée par la maladie, mise en quarantaine, au besoin ceinturée par la troupe, confrontée à l’angoisse quotidienne et contrainte à un style d’existence en rupture avec celui auquel elle était habituée », peut-on lire dans La peur en Occident, comme si ça parlait de nous. « Les cadres familiers sont abolis. L’insécurité ne naît pas seulement de la présence de la maladie, mais aussi d’une déstructuration des éléments qui construisaient l’environnement quotidien. Tout est autre. Et d’abord la ville est anormalement déserte et silencieuse. Mais, en outre, on s’est hâté de chasser les mendiants : asociaux inquiétants, ne sont-ils pas des semeurs de peste ? »

Bien sûr, on cherche des coupables, souligne Delumeau, « sur lesquels peut se détourner l’agressivité collective ». « Ce sont d’abord les étrangers, les voyageurs, les marginaux et tous ceux qui ne sont pas bien intégrés à une communauté soit parce qu’ils ne veulent pas en accepter les croyances — c’est le cas des Juifs —, soit parce qu’il a fallu les rejeter pour d’évidentes raisons à la périphérie du groupe — ainsi les lépreux — soit simplement parce qu’ils viennent d’ailleurs et à ce titre sont en quelque mesure suspects. »

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

La peur en Occident, de l’historien Jean Delumeau

Pogroms et épidémies vont main dans la main, une peste dans la peste.

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Dans ma courte vie, je n’ai vécu qu’une autre psychose sanitaire : le sida. J’ai commencé ma vie sexuelle avec des capotes et j’ai infligé des tests de MTS à mes chums — même un vierge qui, trop orgueilleux, a préféré une insertion dans son urètre plutôt que d’avouer être puceau.

Les plus jeunes ne peuvent pas savoir qu’au début de cette épidémie, il y a eu une période de flottement, quand on ne savait pas encore précisément le mode de transmission du virus. On a même eu peur que ça s’attrape sur des poignées de porte (que nous astiquons frénétiquement aujourd’hui). Ensuite, beaucoup de gens ont été pressés de qualifier la maladie de « peste gaie », puisque c’est l’une des premières communautés touchées. Ce qui a ranimé énormément les préjugés. Du genre que les homosexuels recevaient une punition divine. On les laissait crever avant la prise de conscience que le sida pouvait toucher tout le monde. 

Les épidémies ont toujours des boucs émissaires, car on refuse au départ que tous soient menacés. Il ne sert à rien montrer du doigt qui que ce soit. Nous sommes tous sur le même radeau de la méduse et il faut ramer. Évitons d’en faire un cirque encore plus sinistre.

Seigneur, protégez-nous du coronavirus, des délateurs et des sadiques qui veulent tous nous foutre en sevrage d’alcool. Parce qu’enfin, dans ce cirque, le coronavirus nous oblige à une grande répétition générale, pour les prochaines pandémies. Car il y en aura d’autres, c’est la première leçon à retenir. Apprenons et soyons prêts.

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J’ai toujours eu le sentiment, trompeur à la lumière de ce qui arrive, que le Québec était un petit coin du monde protégé d’à peu près tout sauf des tempêtes de neige. À l’heure où j’écris, les outardes sont au rendez-vous, comme d’habitude, formant de gros V dans le ciel. Pour elles, rien n’a changé, à part peut-être une augmentation surprenante de leur espace en l’absence des humains confinés.

« Au Nord du monde nous pensions être à l’abri/loin des carnages de peuples/De ces malheurs qui font la chronique/De ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres… »

Je ne peux m’empêcher de penser au poème de Gaston Miron, « La route que nous suivons », superbement repris par Louis-Jean Cormier en chanson, que j’aurais envie de rebaptiser temporairement « La courbe que nous suivons ». Nous devrons être aussi disciplinés que les outardes pour se rendre au V de la victoire. « À la criée du salut nous voici, armés de désespoir/Nous avançons nous avançons le front comme un delta… »

En espérant vraiment, comme l’écrit Miron que « nous reviendrons, nous aurons à dos le passé/Et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes/Nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir ».

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