Photographe et réalisatrice de films érotiques, Holly Randall a voulu présenter son univers et ses stars sans les juger, sans les condamner, sans filtre. Voici Unfiltered.

Natalia Wysocka
La Presse

Holly Randall avait 20 ans quand elle a commencé à travailler pour ses parents. Un couple de réalisateurs de contenu pour adultes formé de Humphry Knipe et de Suze Randall, une pionnière parmi ces messieurs. Deux décennies plus tard, elle baigne encore dans l’industrie du X. Et elle en a ramassé, des « histoires de guerre ».

Ce sont ces histoires, et celles de ses collègues acteurs, réalisateurs et producteurs, dont Holly – née à Hollywood – a voulu nous faire part dans Unfiltered. Une baladoémission lancée il y a deux ans. Et née d’un léger écœurement. Celui de voir son milieu dépeint comme sordide, louche et horrible. Ou, à l’inverse, comme un paradis.

« Sans dire que tout n’est qu’arcs-en-ciel et licornes », l’animatrice quadragénaire a voulu faire le point. « Cette industrie a des changements à opérer, des problèmes auxquels s’attaquer. Avec les réseaux sociaux, le mouvement #metoo et la façon dont la société se transforme, je me suis dit que c’était le bon moment. »

En ce moment d’ailleurs, sa balado atteint 75 000 téléchargements par mois. Alors qu’au départ, elle avait planifié ne faire que, bah, 10 épisodes, peut-être ? Elle vient de mettre en ligne son 104e.

Si elle pensait au départ s’adresser exclusivement à ses collègues, elle s’est vite rendu compte que ses auditeurs venaient de tous les horizons. Normal, peut-être, quand on sait que le site Pornhub, par exemple, a attiré en moyenne 92 millions de visiteurs quotidiennement en 2018. (Comme le veut la maxime : Quelqu’un que vous aimez a regardé de la pornographie aujourd’hui.) Considérant ce fait, Holly Randall s’est depuis employée à « mieux expliquer au micro les codes de son milieu », là où DP ne signifie pas « directeur photo » et où ATM ne désigne pas un guichet automatique.

De sexe et d’humanité

Parues en 2017, ses premières entrevues étaient légères, marrantes. Notamment celle avec le comique réalisateur canadien Mike Quasar, qui racontait en rigolant sa lassitude à tourner une « énième orgie de baby-sitters ». Puis, au neuvième épisode, quelque chose a changé. « C’était la première fois que je sentais que ma balado ne serait pas qu’une histoire de sexe. Mais d’humanité. »

Dans la chaise de l’invitée se trouvait August Ames. En parlant à Holly comme à une amie, l’actrice érotique originaire de la Nouvelle-Écosse racontait son amour du plein air, son arrivée à L.A. Mais aussi la dépression qui allait la terrasser, l’inceste dont elle a été victime. « Je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’elle se confie autant… »

Trois mois plus tard, en décembre 2017, August Ames a mis fin à ses jours, à l’âge de 23 ans. Soudain, des reporters du monde entier ont demandé à Holly de commenter la tragédie. Et lorsqu’elle a décliné, ils se sont mis à citer des passages de son entrevue dans des articles sensationnalistes. Terrassée par la tristesse, elle a retiré l’épisode du web. En janvier de cette année, des passages ont refait surface dans The Last Days of August. Une extraordinaire baladoémission du journaliste britannique Jon Ronson. Un reporter à l’empathie aiguisée qui avait exploré comment l’arrivée de la porno gratuite en ligne avait changé la face du monde dans une autre balado, The Butterfly Effect. Peu après la sortie de ces Last Days, Holly a décidé de rendre son entrevue avec August Ames accessible à nous. « Pour lui redonner sa voix. »

Car, insiste-t-elle, il est capital de parler de santé mentale. De dépendance aussi. La sienne, à l’alcool, a d’ailleurs occupé une grande partie de sa vie. Et la mène depuis à s’interroger, souvent sur d’autres formes de dépendance. À la nourriture. Aux drogues. À la porno. Sa conclusion : tout n’est pas fait pour tout le monde.

De la même façon que je ne tiens pas Smirnoff responsable de mon incapacité à boire de la vodka avec modération, on ne devrait pas tenir les navigateurs responsables de l’incapacité de certains à consommer de la porno de façon responsable.

Holly Randall, animatrice de la baladoémission Unfiltered

Déprimant ? Pas forcément. Prenez l’épisode où l’actrice Kenzie Taylor raconte son entrée dans la sobriété et sa nouvelle passion pour la cuisine et les tâches ménagères. « Je suis passée de “Oh, mon Dieu, j’ai laissé tomber de la cocaïne partout !” à “Oh, mon Dieu, j’ai brûlé mon pain de viande !” »

Tout est dans le traitement

Non, aucun sujet n’est trop tabou pour l’animatrice. Tout est dans le traitement. Sa plus grande fierté ? « Que tant d’auditeurs avouent se sentir mal, désormais, de ne pas payer pour visionner de la pornographie, puisqu’ils comprennent la somme de travail nécessaire. Et qu’ils voient les gens de l’industrie comme des personnes. Pas des objets sexuels. » Les acteurs ? « Ce sont des athlètes. Ils peuvent faire l’amour pendant trois quarts d’heure. Dans des positions pas possibles. En plein soleil. À 40 °C. Sur, mettons, un rocher. Ça me remplit d’admiration. »

On sent ce sentiment lorsque l’animatrice met de l’avant leur humour, leur éloquence. Leur charisme. Et pulvérise le cliché de l’étalon incapable d’aligner trois phrases complètes. Dans ses mots : « Beaucoup de filles ont un superbe décolleté. Mes invitées savent soutenir une conversation. »

Par exemple, le populaire Ricky Johnson, premier homme afro-américain, comme elle le rappelle, à signer un contrat avec le site Brazzers. Avec qui elle a abordé la question du racisme dans l’industrie. Ou l’étoile montante Kendra Spade, née dans une famille mormone, avec qui elle a discuté de l’impact de la religion sur sa sexualité. « Je trouve ça tellement intéressant ! Moi, j’ai été élevée dans l’athéisme. La seule fois où j’ai assisté à une messe, c’est lorsque mon amie m’a piégée, au baptême de sa fille. »

Quand quelqu’un me dit que les films pour adultes sont forcément dégradants pour les femmes, je demande toujours : “Ne voyez-vous pas à quel point cette déclaration est sexiste ? Vous présumez automatiquement que ce sont toutes des victimes, qu’elles n’ont aucun contrôle sur leur propre carrière et que si elles travaillent dans ce domaine, c’est forcément en raison d’une série d’événements horribles. Qu’elles y prennent plaisir, ça ne vous traverse pas l’esprit ?”

Holly Randall

Elle s’interrompt et cite une observation d’une récente invitée, Asia Akira, qu’elle a jugé particulièrement juste. « La porno, c’est le boulot parfait pour un minuscule groupe de gens, et le pire job du monde pour tous les autres. »

Parlant boulot, Holly Randall travaille, entre autres, depuis 10 ans pour la gigantesque compagnie montréalaise MindGeek, qui possède notamment Pornhub. Plus précisément, elle tourne six jours par mois pour la branche Twistys, dont elle est productrice principale. Si l’entreprise s’est attiré des critiques, elle assure avoir « toujours été bien traitée ». Et avoir pu présenter son style à elle, qu’elle décrit comme super glamour. « Avec des coiffures magnifiques, des maquillages impeccables, une réalisation soignée. » Justement, côté réalisation, est-elle optimiste par rapport au nombre grandissant de femmes dans l’industrie ? « J’ai l’impression que l’on s’attend toujours à ce que je dise : “Ouais, les réals masculins sont stupides. Qu’ils aillent tous au diable !” Mais il y en a plein qui sont super respectueux, qui sortent du super contenu. Je ne veux pas qu’ils disparaissent, je veux juste que ce soit plus équilibré. »

Tout comme elle espère qu’il y aura un jour moins d’hypocrisie. Après tout, tant d’adultes regardent des films pour adultes, justement. Si peu l’avouent. « Ha ! s’esclaffe-t-elle. J’ai justement un excellent exemple à cet égard. Pendant le tournage du documentaire de Rashida, je disais que malgré mes compétences, personne à l’extérieur de l’industrie du X ne voudrait jamais m’engager. Son caméraman a alors lancé : “Oh, quelle tristesse que les gens soient si fermés d’esprit !” Je lui ai donc demandé s’il accepterait de venir travailler pour moi. “Bon Dieu ! NON !”, s’est-il exclamé. “Eh bien, voilà exactement ce dont je parlais.” »

>> Consultez le site d’Holly Randall (en anglais)