La comédienne Christine Beaulieu est la tête d’affiche (avec Claude Legault) de la nouvelle série de Richard Blaimert, Cerebrum, en ligne sur l’Extra de Tou.tv. L’auteure livrera au cours des prochains mois les dernières représentations montréalaises de sa merveilleuse pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro, qui sera aussi présentée en France au printemps prochain.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Je voulais te parler de la façon dont tu concilies les rôles de comédienne, d’auteure et de militante. As-tu craint, avec ton engagement pour l’environnement, que cette facette de ta personnalité prenne le dessus sur le reste ? J’aime Hydro a pris des proportions incroyables…

Christine Beaulieu : Depuis J’aime Hydro, je me suis beaucoup fait offrir de prendre la parole, d’écrire dans les journaux, de m’exprimer. C’est intéressant. Tout à coup, on appelle mon agence et on veut savoir ce que je pense de tel ou tel sujet. Il y a beaucoup de propositions de projets d’animation « à la manière J’aime Hydro » parce que ce qui a beaucoup marché, c’est le ton du spectacle : la candeur, l’autodérision. Je ne me prends pas au sérieux, même si je creuse profondément le sujet. C’est vrai que c’est moi ! Je suis allée à fond dans la sincérité. Je parle de mon père, de mes difficultés en amour, de ma dépendance amoureuse, de ce que j’ai travaillé avec ma psy : tout ça, c’est vrai ! Sans m’en rendre compte, je me suis un peu présentée à tout le monde, finalement. Et j’ai l’impression qu’on m’appelle pour les vraies bonnes raisons, parce qu’on sait maintenant qui je suis.

M.C. : Ça a élargi ta palette ? Ça t’offre plus de possibilités ?

C.B. : Vraiment ! Il y a des offres que je décline. Notamment les chroniques dans les journaux, parce que ça reste abstrait pour moi. Je ne sais pas combien de temps ça me prendrait, écrire une chronique ! Je trouve ça formidable, tout ce que ça m’apporte. On a chacun nos chemins. Je ne suis pas sortie de l’école de théâtre en devenant une bombe incontournable, comme un Théodore Pellerin ! J’avais besoin, pour me donner confiance, de faire quelque chose par moi-même. Depuis qu’on reconnaît J’aime Hydro, je me sens très libre. Il y a quelque chose qui s’est placé.

M.C. : Est-ce que, avant, tu avais l’impression d’être dans un carcan ? Celui de la « belle fille » ?

C.B. : Ça m’achalait, ça ! J’avais peur d’être pognée avec cette étiquette-là. Mais quand on m’a proposé Le mirage [le film de Ricardo Trogi], je n’avais plus 22 ans, j’étais dans la trentaine et j’avais envie de jouer la belle fille à fond, en l’assumant. Je me suis libérée de cette crainte-là. J’aime jouer. C’est ma priorité en ce moment. Mais on m’invite à des tables de discussion sur l’énergie, et j’adore ça ! Ça m’intéresse pour vrai. Je continue de suivre tout ce qui se passe. Je veux poursuivre la conversation. Il y a beaucoup de décisions importantes qui doivent être prises, et qui sont influencées notamment par les changements climatiques. Je ne comprends pas pourquoi on ne met pas l’accent sur l’efficacité énergétique au Québec. Le gouvernement n’a aucun objectif en ce sens, à ma connaissance, alors que tout le monde dit que c’est la voie à suivre.

M.C. : J’ai envie de te parler de militantisme, d’implication des artistes, de la façon dont la prise de parole des artistes est reçue par le public en général. Il y a eu un ressac après le Pacte pour la transition…

C.B. : Absolument. Un gros ressac. On a chacun notre manière de faire les choses. Et ça fait toute la différence.

M.C. : Les gens ne veulent pas sentir qu’on les culpabilise ou qu’on leur fait la leçon.

C.B. : C’est la pire affaire ! Je déteste les leçons. Mes parents ne m’ont jamais demandé de faire mon lit. Je rentrais à l’heure que je voulais. Je déteste qu’on me dise comment faire les choses. Je vais les faire à ma façon. Je suis capable de réfléchir. C’était important pour moi qu’il n’y ait pas de morale à la fin de J’aime Hydro. Mais je me rends compte que tant que le portefeuille n’est pas affecté, il n’y a pas de gestes qui sont faits. Si ça ne fait pas de différence pour ton portefeuille de chauffer ou non ta piscine, tu ne vas pas faire attention. J’essaie de dire que, même si ton portefeuille n’est pas affecté, tu peux quand même être conscient de la valeur de ton environnement. Est-ce que c’est possible ? Pour moi, oui !

M.C. : On vote souvent pour ce qui va le moins affecter son portefeuille. Mais les prochaines élections fédérales ne pourront faire abstraction des enjeux environnementaux et climatiques, qui sont devenus d’importants enjeux électoraux. Comment les artistes peuvent-ils s’impliquer et donner leur avis de manière efficace ?

C.B. : Chacun à sa façon. Dominique [Champagne, instigateur du Pacte] a sa façon. C’est un gars de rêve, un metteur en scène fabuleux. Il rassemble une partie de la population avec ça et il en rebute d’autres. C’est sa façon de faire et il ne peut pas faire autrement ! J’ai beaucoup de respect pour lui. Il faut des indignés. Ils sont nécessaires. Ça fait une différence. Ça a un impact. Après, il faut aussi un dialogue. Et c’est ce qu’on essaie de faire avec J’aime Hydro. Sinon, on polarise et ça ne mène à rien.

M.C. : Personne ne t’a reproché ta façon de faire ?

C.B. : Je pense que le premier ministre actuel désire continuer à construire de grandes structures hydroélectriques et c’est sûr que je l’achale en ce moment avec mes affaires ! Il me nomme parfois en Chambre et en entrevue. En ne portant pas très bien mon message, d’ailleurs… Ce que je n’aime pas, c’est que, visiblement, il n’a pas vu le show et il n’a pas lu le livre [publié chez Atelier 10]. Il parle de moi avec l’idée qu’il se fait de moi. Il dit que je n’aime pas l’hydroélectricité ! Quand tu as vu le show, tu comprends que c’est faux. Je l’ai invité plusieurs fois. Je comprends qu’il est très occupé et qu’il a d’autres choses à faire. On n’est pas obligés d’être d’accord, mais cite-moi correctement !

M.C. : Tu as sûrement suivi le parcours de Greta Thunberg. Et de tous ceux qui se désolent qu’elle soit devenue une égérie de l’écologie. « Pourquoi accepte-t-on qu’une fille de 16 ans nous fasse la leçon ? », etc. Ça me fait penser un peu au Pacte. Elle porte un message avec lequel il est difficile d’être en désaccord, mais sa manière de faire dérange. Pourquoi, selon toi ?

C.B. : Il y en a qui trouvent que ce sont des discours alarmistes. J’entendais une géographe française en parler à la radio, chez Stéphan Bureau. Il faut quand même admettre que les humains affectent sérieusement notre environnement. On est capables d’êtres beaucoup plus responsables et intelligents, dans toutes nos actions. Lorsqu’on fait des choix absurdes pour des raisons économiques, au détriment du reste, on est irresponsables.

M.C. : Ce qui braque les gens, dans le changement, c’est la crainte de ne plus avoir les mêmes privilèges ou le même confort.

C.B. : Exactement. C’est comme le troisième lien à Québec. Les gens sentent qu’on les agresse, qu’on leur dit que leur mode de vie n’est pas bon parce qu’ils vivent en banlieue et qu’ils veulent rentrer en ville en auto. L’idée, ce n’est pas de culpabiliser les gens, mais de leur donner envie de changer leurs habitudes. Ça demande un effort, mais c’est possible. À Québec, il faut une option de transports en commun qui a de l’allure pour inciter les gens à changer.

M.C. : Il y a un consensus scientifique qui démontre que le troisième lien va en fait accroître les problèmes de congestion et de pollution. Et le gouvernement va de l’avant quand même… C’est un refus de la science.

C.B. : Je ne suis pas sûre que ce soit concret pour les gens. Le Canada est le pays qui vend le plus de VUS par habitant…

M.C. : Je reviens à Greta. Elle a 16 ans, elle est autiste et elle se fait attaquer sur son physique. Elle se fait dire que toute son action est dans « l’émotion, pas dans la raison » – l’ultime cliché misogyne. Pourquoi fait-elle tant réagir ?

C.B. : Justement parce qu’elle touche à quelque chose d’essentiel et qu’elle a un discours franc et frais. Si elle ne faisait pas réagir, si elle ne bousculait personne, son message n’aurait pas la même portée. Grâce à son courage, elle fait ressortir le ridicule des gens qui l’attaquent. J’ai juste envie de lui dire bravo !