En juin 2017, le mouvement Femmes en musique (F*EM) a lancé un pavé dans la mare en dénonçant le sexisme de l’industrie musicale québécoise. Le manifeste de F*EM, inspiré par la faible représentation féminine dans les festivals de musique, comptait quelque 135 signataires. Et il n’est pas passé inaperçu.

Publié le 3 août 2019
Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Les médias en ont abondamment parlé, les artistes se sont exprimées sur plusieurs tribunes. On a cru que la parité dans le milieu musical, en particulier dans les festivals d’été, deviendrait un enjeu incontournable.

Qu’en est-il en réalité, deux ans plus tard ? Laurianne Croteau, journaliste de données à Radio-Canada, s’est penchée sur la question dans un reportage publié jeudi, à la veille de l’un des plus importants festivals de l’été, Osheaga. Elle arrive à la conclusion, chiffres à l’appui, que les choses semblent avoir bien peu changé…

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Une seule des 12 têtes d’affiche d’Osheaga cette année est une femme. Moins du quart (24 %) des artistes présents au parc Jean-Drapeau ce week-end (si l’on fait exception des groupes mixtes comptant à la fois des hommes et des femmes) sont féminins. C’est à quelques chanteuses ou batteuses près le pourcentage (23 %) de femmes à l’affiche des 28 festivals québécois de 2019 que Laurianne Croteau a analysés. Un nombre qui s’élève à 37 % lorsqu’on y ajoute les groupes comptant au moins une femme.

C’est dire que la situation a peu évolué. Selon Radio-Canada, la proportion de femmes dans les festivals est passée de 19 % à 23 %, c’est-à-dire bien en deçà de la zone paritaire (40 à 60 %). Les cancres de la représentation féminine ? Montebello Rock (4 %), Rythmes du monde (5 %) et ÎleSoniq (8 %), qui s’adressent à des publics bien différents. En revanche, la proportion d’artistes femmes de la programmation de Piknic Electronik (37 %) n’est surpassée que par Pop Montréal, seul évènement à atteindre la zone paritaire (40 %).

« Ça fait un certain temps qu’on réfléchit à la question de la parité, m’explique le cofondateur et vice-président de Piknic Electronik (et d’Igloofest), Nicolas Cournoyer. On avait une programmatrice qui nous a particulièrement sensibilisés à ça. »

On a une volonté claire d’augmenter le nombre de femmes dans notre évènement. On est heureux de constater le chemin parcouru [une augmentation de 12 % de la présence féminine depuis 2017], mais on peut toujours s’améliorer.

Nicolas Cournoyer, cofondateur et vice-président de Piknic Electronik

Il y a toutefois des nuances à apporter aux statistiques du reportage de Radio-Canada, croit-il. Tous les créneaux ne sont pas semblables et comportent leurs propres difficultés. ÎleSoniq, par exemple, vise un public de musique électro commerciale, dont les têtes d’affiche les plus connues (David Guetta, Skrillex, etc.) sont presque exclusivement des hommes qui exigent des cachets exorbitants.

Des évènements comme Piknic Electronik ou Pop Montréal peuvent davantage se permettre de programmer des artistes méconnues ou des étoiles montantes. « Ça fait aussi partie de notre mission », rappelle Nicolas Cournoyer. « Le travail de recherche est très important », ajoute-t-il, en précisant que c’est ce qui permet de créer un effet d’entraînement et de voir davantage de femmes sur les scènes.

C’est le manque de curiosité et d’audace qui est souvent reproché aux programmateurs de festivals par des organismes comme F*EM. Certes, la programmation d’un festival est un casse-tête compliqué. En musique du monde, par exemple, les groupes exclusivement féminins sont rares, ce qui explique en partie pourquoi la programmation de Rythmes du monde reste loin de la parité.

N’empêche que parmi la quasi-trentaine de festivals analysés par Radio-Canada, aucun ne s’approche d’un programme avec 50 % d’artistes femmes. Et c’est sans compter que certains festivals interprètent les statistiques à leur avantage, classant dans la catégorie « féminin » le moindre groupe de musique qui compte une choriste dans ses rangs. Une définition pour le moins large de la parité…

L’an dernier, 46 festivals de musique dans le monde, dont MUTEK à Montréal, se sont engagés à atteindre la parité d’ici 2022.

En incluant les groupes mixtes, MUTEK atteint d’ailleurs la zone paritaire (40 %). Mais avec 23 % de femmes, malgré les bonnes intentions évidentes, il y a encore du travail à faire.

Plusieurs programmateurs de festivals du Québec se défendent de ne pas atteindre la parité en affirmant qu’il y a peu de femmes susceptibles d’attirer de grandes foules et qu’elles sont rarement disponibles. Lorsqu’une tête d’affiche féminine, dans la ligne de mire d’un festival, est sollicitée ailleurs, parfois au dernier instant, elle ne peut pas toujours être remplacée par une femme. La concurrence pour obtenir des artistes est devenue féroce, avec la prolifération des festivals, et cette concurrence est mondiale.

Sans doute. Mais il y a aussi des automatismes, des réflexes conditionnés, qui font en sorte que les programmateurs se tournent vers les « valeurs sûres » que sont les artistes masculins établis. On laisse alors moins sa chance à un talent dit émergent, en particulier s’il s’agit d’une femme. Et on n’encourage pas, ce faisant, une Laurence-Anne à devenir une tête d’affiche à son tour. Il faut se défaire de ces idées reçues, du confort de certains schèmes de pensée que l’on confond avec des vérités.

Personne ne prétend que la parité est facile à atteindre pour les festivals. Il demeure qu’il y a un peu plus de chanteuses que de chanteurs au Québec (selon l’UDA et l’ADISQ) et presque autant de musiciennes diplômées des écoles de musique que de musiciens (selon l’Institut de la statistique du Québec).

Si l’on aspire à ce que nos scènes reflètent le plus possible notre société, peut-être faudrait-il songer à forcer un peu les choses. Personne n’aime le mot qui commence par Q (quota) pour imposer la parité, mais, dans le contexte d’évènements largement subventionnés, c’est certainement un choix de société à évaluer.

On a parlé et reparlé de l’absence de parité dans les festivals de musique depuis deux ans. Qu’est-ce qui a changé ? Les mentalités ? Ce serait bien la moindre des choses. Au-delà des discours d’ouverture et des vœux pieux, il faudra bientôt observer des changements concrets. Sinon, on pourra conclure qu’il ne s’agissait que de paroles en l’air.