C'est un scoop : Nathalie Petrowski quitte La Presse. Elle y était chroniqueuse depuis 1992. Mais ne lui parlez surtout pas d'un mot qui commence par la lettre « r » et qui se termine par la lettre « e ». « C'est un mot tabou et je veux que personne ne le dise ! Il n'est pas question que j'arrête. » Elle a plein de projets, de livres, de scénarios, etc. Discussion bilan avec ma voisine de bureau qui va me manquer.

Mis à jour le 24 déc. 2018
Marc Cassivi LA PRESSE

Dans un texte que tu as écrit pour le magazine de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, le mois dernier, tu parlais de la place des femmes dans le métier depuis les années 70 et tu disais que les choses n'ont pas changé tant que ça...

J'ai toujours répété, quand on me parlait de la situation des femmes dans le journalisme, que c'était une confrérie et qu'il y avait beaucoup de collégialité dans les salles de rédaction. J'ai vraiment eu l'impression, pendant de nombreuses années, et jusqu'à récemment, qu'il n'y avait pas de sexisme, qu'on était à égalité, etc. Parce que j'avais une tribune et que j'avais fait ma place, j'ai pensé qu'il n'y avait pas de problème. Mais je me suis rendu compte que des biais inconscients, il y en avait en maudit dans les salles de rédaction. C'est récent, cette prise de conscience, même si j'ai toujours été féministe.

Ta pensée a évolué. Ça me fait penser à la manière dont tu abordes tes sujets de chroniques. Souvent, tu arrives le matin dans la salle et tu nous balances ton opinion sans filtre pour voir notre réaction...

C'est pour ça que j'aime tellement la vie de la salle de rédaction ! Je fais exprès. J'arrive avec une position extrême, qui n'est pas nuancée, qui est une espèce d'indignation collée au plafond, un peu spectaculaire. C'est du show ! Mais en même temps, ça confronte un peu tout le monde et moi, j'écoute ce que les gens disent. Et tu peux être sûr que la chronique qui va venir est beaucoup plus nuancée !

Je le sais bien. Tu te nourris de nos objections !

Tu sais quoi ? À part mon côté impulsif, des fois, je ne sais pas ce que je pense d'un sujet. Ça nous arrive tous. Et c'est en discutant et en écrivant que je précise ou que je découvre ma pensée. C'est pour ça que je n'aime pas quand on nous appelle à 20 h parce que quelqu'un vient de mourir ou que quelque chose vient d'exploser. Je ne sais pas ce que je veux dire et j'ai besoin d'un temps de réflexion. Ce que ne donne pas toujours le journalisme.

Est-ce parce que notre pensée évolue qu'on peut parfois écrire le contraire de ce qu'on a écrit auparavant ?

C'est arrivé en de très rares occasions. J'ai écrit des choses sur des gens pour ensuite changer d'avis, parce que je les ai connus autrement ou que j'ai eu d'autres éléments d'information. Faire des portraits, c'est aussi avoir souvent l'impression qu'on nous ment. En particulier dans le monde culturel. Les artistes entretiennent une image. Changer radicalement d'avis sur un sujet, ça m'est sans doute arrivé aussi. Oui, parce que notre pensée se raffine au fil du temps et des époques. Il y a 40 ans, le mariage gai, les trans, on ne parlait pas de ça...

Peut-être que j'ai cette perception que tu changes d'avis parce que j'ai souvent eu droit à ton opinion sans filtre du matin au bureau. Et que je t'ai parfois dit : « N'écris pas ça ! » [Rires]

C'est vrai. Mais ce qui est vrai aussi, c'est qu'il y a quand même des choses qu'on ne peut plus écrire. Est-ce que je prenais cette liberté-là avant parce que j'étais complètement insouciante ? Je suis arrivée dans ce métier un peu par hasard, un peu par accident, parce que j'aimais écrire. J'y suis allée, avec ma nature et mon tempérament, en disant ce que je pensais. C'était normal. J'ai été élevée comme ça. Mes parents ont des grandes gueules. Au début, je me foutais des réactions que je suscitais. Aujourd'hui, sachant les réactions que je vais susciter, souvent je m'abstiens. Avec les réseaux sociaux, c'est très difficile d'aller à contre-courant. Si tu veux recevoir une volée de bois vert et tout le reste, vas-y ! Moi, j'ai donné. Et j'ai payé le prix.

Est-ce que, avec ton expérience, tu arrives à prévoir les réactions ou est-ce que tu es encore parfois étonnée par les réactions ?

On ne peut pas toujours les prévoir. Avec la tablette, les gens peuvent nous écrire immédiatement. Moi, je viens de l'époque où on envoyait des lettres. Je les ai gardées ! Des lettres de trois pages d'insultes manuscrites ! Avec une enveloppe et un timbre. Aujourd'hui, tu écris une chronique et tout le monde te trouve extraordinaire, mais le lendemain, tu en écris une autre et on te traite de conne ! Des fois, c'est épuisant, ces réactions. C'est une interaction forcée par les médias avec le public. Je m'en passerais un peu !

Il y a aussi toute la rectitude politique de l'époque, qui est beaucoup portée par les milléniaux, la génération de ton fils, qui t'a beaucoup fait réagir récemment...

Oui, puisque je viens d'une autre époque, que je considère comme beaucoup plus libre et insouciante. Mon fils y est pour beaucoup dans mon éducation par rapport à ça. Il est convaincant. Je me rends souvent à ses arguments, même si on s'obstine ! Il me fait voir un pan des choses que je ne vois pas naturellement, avec mon bagage et la génération dont je suis issue. Mais je t'avoue que tout le débat sur l'appropriation culturelle, j'ai un peu de difficulté avec tout ça. Même si j'ai écrit des tonnes de chroniques sur la diversité ! Je crois que les artistes doivent être libres de créer, avec respect, avec critique. Mais il faut qu'ils soient libres pour que leurs oeuvres soient libres. On n'est pas en Union soviétique, même si je m'appelle Petrowski ! Les gens pensent peut-être que j'ai planté plein d'artistes, mais j'en ai aussi porté plusieurs aux nues. J'ai le plus grand respect pour les créateurs. La méchante critique, c'est comique, mais j'ai surtout beaucoup soutenu la culture. Des oeuvres radicales et dérangeantes, on n'aime pas toujours ça, mais on veut que ça existe. Comment peuvent-elles exister avec tous ces nouveaux dogmes comme l'appropriation culturelle ?

D'avoir été à la fois journaliste, chroniqueuse, mais aussi scénariste et romancière, ça a changé ta vision du métier ? Je me souviens d'une époque où tu nous disais souvent, à Marc-André [Lussier] et moi, « vous les critiques », pour nous reprocher notre vision du cinéma. Tu te dissociais du métier, en quelque sorte...

Je trouve que ce serait presque une obligation, quand on est critique, d'aller faire un tour de l'autre côté. Je ne renonce pas à mon côté critique...

Est-ce que tu es devenue plus complaisante ?

Je dirais que ça humanise. Je n'aime pas le mot « complaisante ». C'est un beau métier qu'on fait, comme journaliste, comme critique. Ce métier-là a ses contraintes, mais c'est une position plus facile que la création. On passe quatre heures sur un texte. De l'autre côté, tu traînes un projet pendant deux ou trois ans. Tu travailles 100 fois sur le métier. Tu mets autant d'efforts sur un bon projet que sur un projet pourri. Ça m'a donné plus de considération pour ce travail-là.

Tu es plus indulgente ?

Le critique a le recul et la distance que l'artiste, évidemment, ne peut pas avoir. Peut-être que c'est de l'indulgence, mais ça ne veut pas dire que si l'oeuvre est pleine de défauts, que si elle est ratée, il ne faut pas le dire. La critique est une position de grand privilège. On a une tribune. Et on perd parfois un peu cette notion. J'ai toujours dit qu'on n'avait pas de pouvoir, mais c'est faux. Je le reconnais maintenant - après 40 ans, tu parles !

Ce qui m'a toujours intéressé dans ton travail, c'est ton style, l'élégance de ta plume. Ce qui a fait la chroniqueuse que tu es. Mais j'ai l'impression que le style n'a plus l'importance qu'il avait autrefois dans la chronique. Ce qui importe davantage, c'est de faire jaser.

Quand j'ai commencé, le commentaire ou l'opinion, ce n'était pas vraiment à la mode. Aujourd'hui, on est dans l'industrie du commentaire, comme dirait Lise Bissonnette. Ce qui compte, ce sont les opinions. Le style, on s'en fout plus ou moins. C'est beaucoup moins important. Quand j'ai commencé, c'était le nouveau journalisme, Hunter S. Thompson, Tom Wolfe. On prenait les outils de la fiction pour faire du journalisme. Ça s'est perdu. Moi-même, j'ai migré d'un style plus impressionniste vers un style plus direct, dans l'opinion et dans le commentaire. Et d'ailleurs, c'est ce que j'espère retrouver en écrivant des livres. Ça et ne plus écrire avec le fusil sur la tempe. On ne prend plus le temps de voir ce qu'il y a derrière les histoires. Tout le monde aborde l'actualité avec plus ou moins le même angle. Parce qu'on est dans l'opinion instantanée. C'est dommage. La chronique, ça doit être une façon de regarder les choses autrement.

Est-ce que ta décision de partir est liée au fait que tu as envie de laisser l'artiste que tu es s'exprimer davantage ?

Ça fait des années que je dis que je vais enfin avoir le temps d'écrire mon chef-d'oeuvre ! [Rires] Ça m'inquiète beaucoup. Ça m'angoisse. Je regrette déjà ma tribune ! J'ai toujours eu cette espèce d'élan et de regret, en me disant qu'un jour je m'y mettrais. C'est sûr que j'ai le vertige. J'ai des idées de livres, de scénarios. Mais je ne renoncerai jamais à la journaliste en moi.

Tu parles de regrets. Est-ce que tu en as, après 25 années passées à La Presse ?

Oui ! De ne pas avoir eu trois enfants. C'est sincèrement un regret. J'aurais aimé avoir plus d'enfants. Je suis arrivée trop tard à la maternité...

En même temps, ton Maman Last Call de l'époque ne tiendrait plus aujourd'hui !

Je sais ! J'avais 37 ans et je capotais. Je me disais que c'était le « last call ». On pensait ça à l'époque. Les générations qui ont suivi n'ont eu aucun problème à prendre des congés de maternité. Je ne l'ai pas fait et je le regrette. Mais pour le reste, je n'ai pas de regrets. J'ai aimé ça, j'ai eu du fun, j'ai chialé beaucoup, j'ai eu des revers, j'en ai voulu aux patrons comme on en veut tous à nos patrons...

Tu t'es pognée avec ben du monde ! Mais jamais avec moi. Je me souviens très bien de la première fois que je t'ai parlé dans la salle de rédaction. Ça fait 25 ans. J'avais 20 ans et tu m'intimidais. Ce que j'ai toujours aimé de toi...

C'est que je ne suis pas rancunière ?

Exactement ! Ton côté français peut-être ? On a souvent été en désaccord, on a peut-être parfois levé le ton, mais le lendemain, c'était oublié et on passait à autre chose. J'ai toujours apprécié ça.

On devrait, au Québec, avoir plus de recul dans nos débats. J'ai une espèce d'énergie... Quand je dis des choses, les gens se sentent parfois menacés par mon ton, alors que je suis emportée par mon émotion du moment. Cette façon de dire les choses agresse parfois les autres. Mais qu'est-ce que tu veux : je suis comme ça ! Le lendemain, on passe à un autre appel. C'est ce que je vais faire. Même si je pars avec un pincement au coeur. Ce n'est pas une voix qui s'éteint. C'est une voix qui va trouver de nouvelles voies.

> Au revoir: la dernière chronique signée par Nathalie Petrowski dans La Presse

Photo archives La Presse

Nathalie Petrowski en 1968