Cinq consommateurs de culture se prononcent sur le prix des billets.

LA PRESSE

«Je trouve les spectacles du Centre Bell trop chers»

• Jonathan Arès

• LIEU DE RÉSIDENCE : Montréal (il a grandi à Marieville et à Brossard)

• PROFESSION : Analyste d'affaires chez Cogeco

• SORTIE PRÉFÉRÉE : concerts

Jonathan Arès estime à quelque 60 $ par mois le budget qu'il consacre à des sorties culturelles. Il va au théâtre quatre fois par année environ, envisage un abonnement à La Licorne et fréquente peu le cinéma. Et comme de plus en plus de gens, même s'il est abonné à Netflix et au forfait Extra de Tou.tv, il n'est plus câblé et regarde les émissions qui l'intéressent sur le web. « Comme bien des gens qui travaillent dans les télécommunications ! », dit-il.

C'est la musique qui occupe le plus cet analyste d'affaires chez Cogeco. Il voit au moins un concert par mois et, en moyenne, une quinzaine de spectacles de musique par année. Il s'intéresse surtout aux artistes émergents, dont les billets de spectacles ne sont pas trop chers à son avis, mais hésite à débourser davantage pour des artistes populaires. « Payer 200 $ pour voir Adele, je trouve ça trop cher, dit-il. Je ne l'aime pas assez pour ça. Mon plaisir coupable, c'est Katy Perry, mais je trouve aussi ses billets trop chers. »

Il a fait une exception pour le spectacle hommage à Leonard Cohen au Centre Bell l'automne dernier, pour lequel il a allongé entre 100 et 125 $. « Généralement, je trouve les spectacles du Centre Bell trop chers », dit-il. Pour quel artiste paierait-il jusqu'à 200 $ ? « Fleetwood Mac, répond-il du tac au tac. Il était question qu'ils viennent à Montréal, mais j'attends toujours. Sur ma "bucket list" il y a aussi Dolly Parton, que j'ai failli aller voir à Timmins, en Ontario, mais j'ai laissé tomber au dernier moment. »

Surtout à Montréal

Il fréquente parfois les festivals montréalais (FrancoFolies, Festival de jazz, Fantasia) et est depuis ses débuts un fidèle d'Osheaga, mais il se demande s'il y retournera l'été prochain. « Je suis de moins en moins le public cible et c'est moins intéressant pour moi », dit le mélomane de 39 ans.

Jonathan voit surtout des spectacles à Montréal et dans la région métropolitaine (il a vu récemment LCD Soundsystem à Laval), mais il s'est rendu à New York il y a une quinzaine d'années pour un spectacle de Björk. Et lorsque sa tournée s'est arrêtée quelques mois plus tard à Montréal, il est retourné la voir sur scène. « Mais d'habitude, quand j'ai vu un artiste une fois, je n'y retourne pas. Ma "bucket list" est de moins en moins longue ! »

- Marc Cassivi

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Jonathan Arès

«Comme les enfants vieillissent, ça se diversifie»

• Thi Be Nguyen, Bruno Demmerle et les enfants

• LIEU DE RÉSIDENCE : Pointe-Claire

• OCCUPATION : directeurs à la Banque Nationale

• SORTIE PRÉFÉRÉE : activités en famille

Au cours des dernières années, Thi Be Nguyen et Bruno Demmerle ont légèrement augmenté leurs sorties culturelles. Parce que les enfants ont grandi, ont plus d'intérêt, plus d'endurance.

Pour cette famille de Pointe-Claire, les sorties familiales ont préséance sur celles du couple, confirment les parents. « Nous sommes heureux de leur offrir de la variété », indique Mme Nguyen qui, comme son mari, occupe un poste de direction à la Banque Nationale.

Loan et Ludwig aiment les musées de sciences et d'histoire, précisent leurs parents. Alors, va pour des visites au Biodôme, au Cosmodôme, au Musée ferroviaire de Saint-Constant, au Centre des sciences, etc. Tous apprécient aussi les festivals de rue. Musées et festivals ont tous deux cet avantage d'être moins chers et de laisser la famille libre de ses mouvements. « On peut aller à notre rythme, dit Bruno. Si on aime un aspect, on peut s'y attarder et même y revenir. »

Durant l'été, à deux pas de la maison, ils font aussi des sauts au Stuart Hall, où il y a toutes sortes d'activités gratuites : expositions, musiques du monde, journées thématiques. « Avec de jeunes enfants, la proximité d'un lieu culturel est importante », relève Thi Be.

Des coupons chez Costco

Selon elle, toute la famille va au cinéma une fois par mois. « Chaque fois, c'est entre 60 $ et 80 $ parce qu'on mange là, dit-elle. C'est une sortie en famille et, donc, on va souvent voir des films pour enfants. Mais comme ils vieillissent, ça se diversifie. On les a amenés voir le dernier Star Wars, et ils ont adoré. » Pour économiser sur les prix d'entrée, ils achètent des coupons chez Costco.

Les sorties de couple ? Oui, ils en font. Mais de façon limitée. Avec le déplacement et la gardienne, les coûts grimpent vite. « Nous sommes allés voir Muse au Centre Bell. Nous avions des billets à 100 $ et nous étions loin de la scène », se remémore Bruno.

Ironiquement, il est relativement facile de se rendre de chez eux au centre-ville pour un spectacle ; c'est le retour qui est plus compliqué. « Avec les travaux de nuit, il y a beaucoup de fermetures de routes, précise Bruno. Et le retour est parfois plus pénible. »

- André Duchesne

Photo Olivier Jean, La Presse

Thi Be Nguyen et famille.

«Le prix n'est pas notre premier critère»

• Pierre Bernard et Patrick Henry

• LIEU DE RÉSIDENCE : Montréal

• OCCUPATION : policier et actuaire

• SORTIES PRÉFÉRÉES : cinéma et théâtre

Pierre et Patrick sont en couple depuis un an et demi. Les deux professionnels sans enfants, qui vivent en plein coeur du Plateau Mont-Royal, sortent régulièrement - même si Patrick aime bien se coucher tôt et que Pierre a des horaires atypiques.

« Pour moi, ce n'est pas une question de budget. Quand ça me tente, j'y vais », dit Patrick, grand amateur de comédies musicales. « J'écoute mes collègues qui ont des enfants et qui vivent à l'extérieur de Montréal : pour eux, sortir, c'est une grosse dépense », constate Pierre.

Mais si l'argent n'est pas un critère de sélection, ils savent aussi compter. Payer 250 $ pour assister au spectacle de P!nk, Madonna ou Lady Gaga assis dans la dernière rangée du Centre Bell ? Pas question.

« Je préfère aller voir des chanteurs québécois, être plus proche de la scène. Puis je suis certain qu'ils chantent pour vrai et que ce sera différent du disque », dit Patrick.

Ainsi, Pierre ne rate jamais Pierre Lapointe ou Diane Dufresne, et s'est aussi payé des spectacles de légendes comme Etta James et Juliette Gréco. Ils ont aussi vu ensemble Charlotte Cardin au Festival de jazz.

En général, ils ne trouvent pas que les billets de spectacle sont trop chers. « Une comédie musicale, c'est aussi une expérience », dit Patrick, qui ne serait pas prêt par contre à payer pour un spectacle d'humour. « Je n'aime pas assez ça. »

Livre papier, musique numérique

À deux, ils achètent une dizaine de livres par année. « Papier seulement, sauf si je pars en voyage », dit Pierre. Côté consommation de musique, Patrick se fie sur Spotify, mais Pierre est plus ambivalent.

« J'ai Apple Music, mais les redevances, ça me laisse perplexe. Alors j'achète quand même les disques des chanteurs québécois que j'admire. En numérique, bien sûr, car je n'ai même plus de lecteur pour écouter les disques physiques. »

Amateurs de séries - ils regardent Netflix, mais aussi les séries québécoises comme Ruptures et Lâcher prise sur Tou.tv -, ils en visionnent tous les soirs. « Mais ça ne nous empêche jamais de sortir », précisent-ils.

Les deux activités qu'ils font le plus régulièrement : cinéma (environ deux fois par mois, surtout des films américains) et théâtre. « Nous sommes abonnés une année au Théâtre d'Aujourd'hui, une année au Quat'Sous, précise Pierre. J'aime bien faire des découvertes et prendre des risques. L'avantage des abonnements, c'est que c'est dans notre agenda et qu'on n'a pas de raisons de ne pas y aller ensuite. »

Cette entrevue qu'il a accordée à La Presse l'a même fait réfléchir... « Je pense que l'an prochain, on va s'abonner aux deux théâtres. Pourquoi choisir quand on peut avoir les deux ? »

- Josée Lapointe

Photo David Boily, La Presse

Patrick Henri et Pierre Bernard.

«Il y a quand même un bel éventail de prix»

• Mathilde Jobin

• LIEU DE RÉSIDENCE : Montréal

• OCCUPATION : étudiante en arts visuels

• SORTIES PRÉFÉRÉES : expositions et concerts

Mathilde Jobin a 22 ans. Elle est étudiante en arts visuels à l'Université Concordia et habite en appartement avec une colocataire. Jusqu'à tout récemment, elle avait un emploi à temps partiel. 

La jeune femme est abonnée au service de musique en ligne Spotify, et elle achète des vinyles (« Mais c'est cher », précise-t-elle). Elle aime aller au cinéma, fréquente les musées à l'occasion (elle détient une carte de membre du Musée d'art contemporain), mais elle est surtout à la recherche d'évènements culturels gratuits ou à prix modique. 

Elle visite les galeries d'art comme le Belgo ou DHC/ART et privilégie des concerts dans de petites salles comme la Sala Rossa ou la Brasserie Beaubien.

« Le cinéma et le musée, c'est un peu cher, mais quand même abordable. »

Jusqu'à tout récemment, Mathilde était abonnée à MUBI, un site qui permet de regarder 30 films de répertoire pour 10 $ par mois. « J'ai dû me désabonner, car j'ai perdu mon emploi et je devais couper dans mes dépenses. »

Des prix qui augmentent

En moyenne, Mathilde fait une sortie culturelle par semaine et évalue son budget culture à entre 50 et 100 $ par mois.

« Je trouve qu'il y a quand même un bel éventail de prix, dit-elle. Quand je vais au Centre Bell, je trouve ça vraiment cher pour l'expérience que je vais vivre [elle cite en exemple la mauvaise acoustique, les bouteilles d'eau à 8 $, la foule trop nombreuse], mais en même temps, si je veux voir un artiste comme Kanye West, il n'y aura pas d'autre endroit pour le voir. Je ne vais plus à Osheaga non plus parce que les prix ont vraiment augmenté les dernières fois où j'y suis allée et, généralement, c'est le genre de place où je vais pour cocher ma "checklist" d'artistes plutôt que pour avoir une expérience mémorable... »

Mathilde dit être capable de consommer de l'art gratuitement ou pour une dizaine de dollars à certains endroits. « Je pense qu'il y en a vraiment pour tous les budgets et tous les intérêts », dit l'étudiante, qui tire ses informations culturelles des journaux, des réseaux sociaux et du bouche à oreille.

- Nathalie Collard

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Mathilde Jobin

«Les prix ont trop augmenté ces dernières années»

• Roger Cohen et Josée Mayo

• LIEU DE RÉSIDENCE : Terrebonne

• OCCUPATION : elle avocate, lui retraité

• SORTIE PRÉFÉRÉE : cinéma

Roger Cohen et Josée Mayo aiment lire, tranquilles dans leur maison de Terrebonne, et aller au cinéma une fois par semaine. Le théâtre les intéresse moins. Josée y va néanmoins trois ou quatre fois par an, lors du festival Juste pour rire ou pour une pièce de Michel Tremblay.

« Les billets de théâtre sont quand même plus dispendieux », dit-elle. 

Ils fréquentent les musées. « J'ai adoré [Il était une fois... le western] au Musée des beaux-arts », dit Josée Mayo. Si l'humour ne les intéresse pas, la musique les interpelle. « On est allé écouter Lambert Wilson chanter Yves Montand et j'étais à l'hommage rendu à Leonard Cohen », dit Josée Mayo. Mais avant d'aller voir un spectacle à Montréal, ils y réfléchissent à deux fois. 

« J'ai voulu aller aux Grands Ballets, mais 120 $ le billet, c'était bien placé mais trop cher. Et pour voir de la danse, tu ne veux pas être trop loin », explique Josée Mayo.

Roger Cohen trouve que les spectacles sont devenus trop coûteux. « Les prix ont trop augmenté ces dernières années. Quand on investit pour un spectacle, on veut être sûr que ça va nous plaire. C'est pour ça que j'irai découvrir la Maison symphonique le jour où il y aura un concert avec de la musique que je connais ! »

Un rôle pour l'État

Josée Mayo et Roger Cohen estimeraient bienvenu que les gouvernements interviennent pour baisser le prix des billets de spectacles ou qu'ils instaurent un crédit d'impôt pour les dépenses culturelles.

« Le ministère de la Culture devrait rendre les spectacles plus accessibles, car, pour des familles avec enfants, ce n'est souvent pas possible d'aller voir des spectacles », croit Roger Cohen.

« Soutenir la culture permet d'ouvrir l'esprit des gens et ça permettrait d'aider la relève et d'encourager les talents, dit Josée Mayo. Quand j'étais allée voir Love Letters, avec Philippe Noiret et Anouk Aimée, à Paris, ça m'avait coûté seulement 20 euros, alors, on a du chemin à faire de ce côté-là. Et ce ne serait pas un luxe. » 

- Éric Clément

Photo Edouard Plante-Fréchette, La Presse

Roger Cohen et Josée Mayo