Que signifie être fille ou garçon, à 3, 7 ou 12 ans? Question pas si simple pour les 2 à 8% d'enfants qui se sentent étrangers à leur sexe anatomique. «Il s'agit d'un sujet urgent», affirme Kimberley Manning, professeure de sciences politiques et maître d'oeuvre du colloque Transformer le trouble d'identité sexuelle en créativité identitaire sexuelle et de genre, qui débute aujourd'hui à l'Université Concordia.

Sylvie St-Jacques
Sylvie St-Jacques LA PRESSE

Les enfants ciblés par le colloque sont tous ceux qui ne correspondent pas aux catégories sociales traditionnelles de sexe et de genre, et qui s'identifieront souvent à la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle, transgenre et allosexuelle à l'adolescence.

À une époque dominée par l'opposition entre le rose et le bleu, où Lego cible surtout les petits garçons et Barbie titille la coquetterie des petites, il n'est pas facile d'être mauve. «C'est bien qu'il y ait désormais des associations gaies dans les écoles. Cependant, il est temps d'ouvrir la discussion sur la non-conformité de genre. Au Canada, 95% des jeunes à l'identité sexuelle non conforme ne se sentent pas en sécurité dans leur école secondaire. Et ce n'est guère mieux au primaire.»

Spécialiste de la théorie politique de genre, Kimberley Manning a commencé à s'intéresser à la confusion identitaire à l'enfance quand elle a pris conscience des difficultés que vivaient chaque jour certains camarades de ses enfants. Le but de son colloque: outiller les parents ou éducateurs d'enfants qui encaissent des injures et se retiennent d'aller aux toilettes, parce qu'ils ne savent tout simplement pas si la leur est celle des filles ou des garçons. Un trouble à soigner? Non. «L'idée est surtout de créer plus d'options pour les jeunes, plutôt que de les confiner à des boîtes identitaires.»

Abordant des sujets comme les camps de vacances spécialement conçus pour les enfants transgenres ou l'installation de toilettes unisexes dans les écoles, le colloque réunira parents, éducateurs, professionnels de la santé et chercheurs concernés par ce domaine d'étude aussi nouveau que controversé. Mme Manning s'indigne notamment du fait que Rob Anders, député de Calgary-Ouest, s'oppose à la Loi modifiant la Loi canadienne sur les droits de la personne (C-279), qui a pour but de protéger les droits des personnes transsexuelles et transgenres. «Il croit que cette loi a été conçue pour les transgenres qui veulent s'en prendre aux petites filles dans les toilettes. Ce qui est une catégorisation horrible!»

Mais n'est-ce pas problématique de sexualiser des comportements d'enfants? «Le but n'est pas tant de sexualiser l'enfant que d'aider les parents à honorer les enfants dans ce qu'ils expriment et ce qu'ils sont. De plus en plus, on peut lire des blogues de parents qui se trouvent désemparés devant leur enfant de 7 ans qui, après avoir regardé Glee, annonce qu'il est gai», rapporte Mme Manning.

Des enfants, anyways...

Des situations comme celle du petit Ludovic dans le film Ma vie en rose sont moins rares qu'on le croit, soutient Kimberley Manning, qui cite le cas de Jenna Talackova, reine de beauté transsexuelle qui a fait les manchettes lors du dernier concours Miss Univers Canada. Dès l'âge de 14 ans, Jenna Talackova a commencé un traitement hormonal qui a précédé son opération de changement de sexe à 19 ans.

Quand une gamine insiste pour se présenter comme un garçon ou que son petit frère veut aller dehors en robe, comment réagir? Entre l'attitude de Nils Pickert, père de famille allemand qui, en septembre, est sorti en jupe en guise d'appui à son fiston, et celle des nombreux parents qui encouragent leurs enfants à entrer dans le rang pour les protéger d'une société hostile, qui a raison? Il s'agit là d'une vaste question qui fait appel à l'acceptation et à la tolérance.

Selon Diane Ehrensaft, spécialiste en psychologie du développement à l'Université de Californie à San Francisco et conférencière d'honneur, il est surtout urgent d'aider les enfants à s'épanouir de façon authentique. «Même dans la Bay Area de San Francisco, communauté très accueillante à la différence, plusieurs parents se disent préoccupés par le besoin d'assurer la sécurité de leurs enfants», dit celle qui, depuis les débuts de ses recherches dans le domaine, dans les années 70, a vu augmenter le nombre de parents qui consultent.

Des causes biologiques?

Les recherches sur le trouble d'identité sexuelle explorent aussi certaines causes potentielles d'ordre biologique. Des chercheurs ont avancé que le développement du cerveau du foetus pourrait avoir un impact sur l'identité. Le colloque fermé au grand public - entre autres pour protéger l'identité des participants - sera aussi l'occasion de discuter des thérapies «bloqueuses d'hormones», pour retarder les manifestations de la puberté et permettre aux enfants indécis «d'acheter du temps».

«Depuis les cinq dernières années, il y a eu une réelle explosion du genre.» Diane Ehrensaft, qui a elle-même élevé deux enfants «non conformistes», croit que cet état de fait est peut-être lié à la permissivité entraînée par la reconnaissance des droits des gais et lesbiennes. «Nous espérons créer un sentiment de communauté», souligne Kimberley Manning, qui indique que le colloque sera chapeauté par la publication d'un livre à l'intention des praticiens ainsi que par un site web destiné aux parents et éducateurs. En d'autres termes, proposer un arc-en-ciel de possibilités pour ceux qui ne sont ni bleu ni rose.

INTERDIT DE GUÉRIR LES GAIS

Le 1er janvier prochain, la Californie deviendra le premier État américain à interdire les pseudo-thérapies de «conversion» ou de «réparation» sur les mineurs. À la fin du mois de septembre, le gouverneur Jerry Brown a signé une loi qui déclare illégales les tentatives de «changer les comportements ou les expressions de genre, d'éliminer ou de réduire l'attirance ou les sentiments sexuels ou affectifs à l'égard d'une personne de même sexe».