Dans La vie est brève et le désir sans fin, l'écrivain français Patrick Lapeyre utilise le triangle amoureux pour démonter la mécanique du temps. Discussion avec le plus récent Prix Femina, de passage au Salon du livre de Montréal.

Publié le 19 nov. 2010
Chantal Guy LA PRESSE

Si l'amour subit l'usure du temps, le temps, lui, est transformé par la passion amoureuse. Blériot, figure centrale du roman de Patrick Lapeyre, sait qu'il court droit à la catastrophe en entretenant une liaison avec Nora tout en voulant préserver son mariage avec Sabine. Mais il ne peut résister à ces moments volés de leurs rencontres, ni surmonter la souffrance que lui causent les absences soudaines de Nora. Elle-même n'arrive pas à choisir entre Blériot, à Paris, et Murphy, son amant londonien. «C'est la passion par intoxication, note Patrick Lapeyre. Les personnages savent tous qu'ils sont dans des situations sans issue, mais ils sont incapables de décrocher.»

 

Car pour Patrick Lapeyre, le triangle amoureux est toujours une utopie. La réalité, c'est le couple - il est lui-même en couple depuis longtemps. Son personnage, Blériot, voudrait bien vieillir avec sa femme, mais paradoxalement, il refuse de vieillir. Et il n'est guère encouragé par le portrait de couple de ses parents. En un sens, il est aussi irresponsable que Nora et les deux vivent aux crochets de leur entourage. «Oui, je crois que c'est un roman à quatre personnages», souligne l'écrivain.

«D'un côté, Sabine et Murphy, le couple adulte, je dirais, ceux qui ont un intérêt pour la vie sociale, qui ont réussi leur vie, qui ont de l'argent, et de l'autre, Blériot et Nora, qui ont quelque chose d'adolescent et d'immature, qui sont incapables de s'intégrer dans une vie normale, qui finissent comme des anarchistes et des voleurs. C'est une opposition sociale.»

Passion c. quotidien

Une opposition aussi entre la vitesse de la passion et la lenteur de la vie quotidienne. «Quand on raconte l'histoire d'une passion, on raconte toujours l'histoire d'une vitesse, croit Patrick Lapeyre. C'est ce qui va toujours trop vite et qui ravage les personnages, entre quelques moments de bonheur où tout ralentit. J'aime bien cette alternance, entre séquences très rapides et très lentes, détachées du temps. C'est inscrit dans le titre: les gens remarquent surtout le désir sans fin, mais en fait, la vie est brève... Et Blériot en particulier a une conscience aiguë de la fuite du temps.»

Comme Nora ne cesse de lui échapper. Très peu décrite dans le roman, Nora est la représentation même du désir, insaisissable. «Je ne voulais pas créer le personnage stéréotypé de la jolie jeune femme, c'est le lecteur qui, quelque part, invente son physique et sa séduction, qui tient plus à une aura qu'à des détails précis. C'est le lecteur qui fabrique ce personnage, et quand les lecteurs m'en parlent, ils en ont des interprétations extrêmement différentes. Chacun fait ses propres projections sur Nora.»

Les romans dans lesquels un homme vieillissant succombe aux charmes d'une jeune femme pullulent. C'est à se demander si le bovarysme, qui veut qu'on échappe à l'insatisfaction dans sa vie par le rêve, est une maladie de jeunesse chez la femme et de vieillesse chez l'homme. «Ah, vous m'en posez une colle! Je pense que si l'homme vieillissant glisse vers le rêve utopique, c'est qu'il subit l'usure sociale. Ce monde social qui absorbe l'homme quand il est jeune, ses études, sa carrière, etc., est un monde qui le désenchante, ce qui provoque sans doute cette aspiration à investir toutes ses forces dans le rapport amoureux, comme s'il avait manqué quelque chose quand il était jeune, qu'il avait sacrifié sa vie à quelque chose de factice.»

C'est une crainte que l'écrivain ressent parfois face à son travail, lui qui dit écrire très lentement. Ce roman, son septième - il a reçu le prix du Livre Inter en 2004 pour L'homme-soeur -, lui a pris cinq ans de sa vie, mais au final, le prix Femina vient le rassurer. «Quand je suis enfermé dans ma caverne d'écrivain, je me rends compte que c'est une grande partie de ma vie d'homme biologique qui est en train de s'épuiser et, par moments, ça m'effraie. Et là, on sort de sa caverne, on reçoit des signes d'amitié, de reconnaissance. Un prix comme le Femina est une source de bonheur, un signe que notre travail a été compris, qu'on ne nous a pas oublié, qu'on existe toujours... Et ça fait énormément plaisir.»

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L'auteur sera présent au Salon du livre de Montréal aujourd'hui, demain et dimanche. Il sera aussi à la librairie Olivieri ce soir, 19 h 30, pour une causerie animée par Martin Winckler. C'est gratuit, mais il faut réserver au 514-739-3639.

La vie est brève et le désir sans fin. Patrick Lapeyre. P.O.L., 345 pages.