Le saviez-vous? Le patriarche de la chanson haïtienne vit ici, à Montréal. Il a 87 ans, mais ça ne l'empêche pas de «caresser» le micro comme un jeune premier. Retour sur une carrière de plus de 60 ans avec un crooneur chic qui n'a rien à envier à Henri Salvador et les autres voix d'or du Buena Vista Social Club.

Jean-Christophe Laurence LA PRESSE

La Presse - M. Trouillot, on vous appelle le «patriarche de la chanson haïtienne». Qu'est-ce que ça vous fait?

Joe Trouillot - Ça ne me chatouille pas du tout. Ça fait 63 ans que je chante. Je suis le seul qui reste, le dernier de ma génération. J'en suis plutôt fier.

Q - Incroyable: vous faites donc ce métier depuis 1944. Comment tout cela a-t-il commencé?

R - Au début, c'était pour éblouir les jeunes filles. Je leur chantais la sérénade, je voulais faire comme Tino Rossi... Puis on m'a découvert pendant une messe de Noël. J'ai été envoyé dans une école de musique spécialisée, avec une bourse d'études de trois ans. Au début, ma famille était contre. Les chanteurs n'étaient pas très bien vus à cette époque en Haïti. On les considérait comme des voyous. Mais finalement, ils m'ont laissé aller.

Q - Et après l'école de musique, qu'avez-vous fait?

R - Je me suis retrouvé chanteur dans l'orchestre d'Issa El Saieh, qui fonctionnait bien à cette époque. C'est lui qui est venu me chercher. Je répétais avec mon groupe, les Gais Trouvères. J'avais 18 ans. Il passait en voiture et m'a entendu. Il est venu cogner à la porte. Il a dit: il me manque un chanteur, tu veux venir avec moi? C'est comme ça que je me suis retrouvé sur la scène des plus beaux cabarets, casinos et hôtels de Port-au-Prince. Je faisais aussi beaucoup de radio en direct. Très vite, on m'a surnommé le Loup blanc de Port-au-Prince. Blanc, en rapport avec ma couleur de peau. Parce que mon père était cubain...

Q - Et votre premier disque?

R - Ça, c'était quelques années plus tard. En 1954. J'avais été engagé par Herby Widmayer, un Allemand qui avait un studio de radio. Après, j'ai commencé à faire le tour du monde des hôtels et des casinos. J'en ai fait plus de 50. C'est dans un des ces hôtels que Harry Belafonte a entendu ma chanson Choucoune, qu'il a ensuite popularisée sous le titre Yellow Bird.

Q - Votre classique absolu, Oro basso, date de 1957. De quoi parle cette chanson?

R -D'une histoire vraie... Nous étions à Milan, avec mon groupe, quand mon saxophoniste Webert Sicot m'a demandé de lui prêter 1000$ pour acheter des bijoux à un vendeur itinérant. Il pensait faire une affaire en or. Je lui ai prêté l'argent. Mais il s'est fait avoir. Trois jours plus tard, les bijoux étaient devenus tout verts! C'était des faux. Oro basso signifie «toc», en italien...

Q - Vous débarquez à Montréal au début des années 60 et n'êtes jamais reparti. Pourquoi?

R - Au départ, c'était pour un contrat. Je devais jouer au Perchoir d'Haïti (ndlr: le premier club haïtien de Montréal) qui se trouvait à l'angle de Saint-Denis et Sainte-Catherine. Si je suis resté, c'est que je craignais que la situation politique s'accentue en Haïti. L'ambiance était moyenne. Ça ne faisait pas mon bonheur.

Q - Mais vous n'avez jamais cessé de chanter Haïti...

R - Et je le fais plus que jamais. À l'âge que j'ai maintenant, je veux donner le reste de ma vie à ce pays... La politique ne m'intéresse pas. Mais je demande à tous mes compatriotes de rêver bleu et rouge.

Q - Et votre musique, depuis 60 ans, est-elle typiquement haïtienne?

R - Je fais de tout. Et dans cinq langues différentes, incluant le créole. Musique latine, musique de danse, chanson populaire et même konpa direct, comme Oro basso. Le konpa, c'est pour les plus jeunes. C'est grand public. Mais je n'ai rien contre. Il faut accepter l'évolution. C'est comme accepter la mode des cravates étroites, après avoir connu celle des cravates larges!

Q - Question classique en terminant, mais cette voix de velours, à votre âge, c'est quoi votre truc?

R - D'abord ne pas fausser. Ça éloigne les femmes. Ensuite, caresser le micro. Ça les attire! Enfin, prendre soin de ses cordes vocales. Quand j'ai choisi ce métier, mon père m'a fait promettre de ne pas boire et de ne pas fumer. J'ai toujours respecté ma parole. Ça m'a préservé...

Joe Trouillot et son orchestre, demain. 19h, au Club Balattou.