Les premiers mots qui sont sortis de la bouche de Ludovic Bource, l'arrangeur et compositeur français du film The Artist, gagnant du Golden Globe pour la meilleure trame musicale, m'ont fait sursauter. «Sorry, I'm French», a-t-il murmuré à l'assemblée tout en dépliant un petit bout de papier sur lequel il avait gribouillé les noms de ceux qu'il voulait remercier. Après lui, le déluge.

Mis à jour le 27 juill. 2016
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Tous les autres lauréats du film The Artist, qui n'est pas tant un film français qu'un film muet (ceci expliquant en partie son triomphe), de Jean Dujardin jusqu'au producteur et fils de feu Claude Berri, se sont excusés devant le gratin hollywoodien, réuni au Beverly Hilton, dimanche soir. Excuser de quoi? De parler français, d'avoir un accent français, de ne pas parler parfaitement anglais, et pourquoi pas, d'exister! Même Madonna, dont la langue a subitement fourché pendant sa présentation, a lancé: «Moi aussi je m'excuse, même si je n'ai aucune raison vu que je ne parle pas français.»

L'aplaventrisme des Français à la soirée des Golden Globes, leur propension à adopter la servilité à peine subtile d'un caniche, pardon d'un french poodle, tout cela m'a mise en rogne. Et d'autant plus, qu'au lieu de ramper en victimes consentantes d'un complexe du caniche virulent, les Français auraient pu suivre l'exemple du réalisateur iranien, Asghar Fahardi.

En recevant le Golden Globe du meilleur film étranger pour Une séparation, Farhadi ne s'est pas excusé de ne pas parler parfaitement anglais et encore moins d'être Iranien et d'être dirigé par un gouvernement anti-américain qui menace les É.-U. de représailles à la suite de l'assassinat d'un ingénieur nucléaire à Téhéran. Non! Même s'il avait toutes les raisons du monde de se confondre en excuses et de plaider la clémence du milieu qui le récompensait, Farhadi s'est contenté de remercier l'assemblée et de clamer très dignement et en anglais que son peuple était un peuple pacifiste. Point à la ligne.

De là à croire qu'en 2012 aux États-Unis, il vaut mieux être Iranien que Français, il y a un pas que j'ai presque envie de franchir. Surtout quand je pense à Mitt Romney, le candidat républicain, dont le pire défaut selon son rival, Newt Gingrich, c'est de parler français. Si vous n'avez pas vu la pub incriminante payée par le camp de Gingrich, elle vaut vraiment le détour. Une voix dramatique et légèrement horrifiée dresse la liste des torts de Mitt Romney. C'est un modéré qui a tourné le dos à Ronald Reagan. Il a déjà donné de l'argent au Parti démocrate. Quand il a été élu gouverneur du Massachusetts, il a augmenté les taxes. Comme le démocrate John Kerry, il dira n'importe quoi pour arriver à ses fins. Et insulte suprême: comme John Kerry, il parle français! WOUACH!!!!

Le plus navrant de cette affaire, c'est que sur le web, on trouve une autre vidéo conçue pour les bénévoles des Jeux de Salt Lake City. Dans un français impeccable, ou du moins pas mal supérieur à celui de Stephen Harper, Romney qui était le président des Jeux de 2002, incite les bénévoles à apprendre le français. «J'espère que votre apprentissage du français sera une expérience aussi mémorable que la mienne», affirme-t-il dans la vidéo de deux minutes où il s'exprime uniquement en français.

C'est sur le web aussi qu'on trouve le récit du séjour de deux ans de Mitt Romney en France à la fin des années 60. Détail fascinant, Romney était à Paris pendant mai 68. Et même s'il n'a pas épousé la cause des contestataires, n'étant qu'un observateur (Mormon) parmi tant d'autres, il a vécu une page importante de l'Histoire de la France moderne, ce qui n'est pas donné à tous les candidats à la présidence américaine.

Pourtant, si vous allez sur le site de la campagne électorale de Mitt Romney, vous ne trouverez pas la plus petite référence à son séjour à Paris et dans d'autres villes françaises, ni sur le fait qu'il parle couramment la langue de Molière. En 2012 aux États unis, parler français n'est pas un atout. C'est une tare, une honte, un péché mortel, le signe d'une faiblesse de caractère et d'une corruption de l'esprit. Et le pire, c'est que cette perception se répand parfois avec la bénédiction des Français eux-mêmes! Mais assez, c'est assez. Je propose qu'à partir d'aujourd'hui, tous les francophones et francophiles de bonne volonté cessent de s'excuser de parler français. Qu'ils profitent de toutes les occasions et de toutes les tribunes pour faire valoir leur langue. Le cas échéant qu'ils deviennent muets comme Jean Dujardin dans The Artist. Parce que des fois, mieux vaut se taire que de passer pour un con ou un caniche.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrows@lapresse.ca