«Josh», «Alexandr» et «Guennadiy», trois petits escrocs internet, sévissent actuellement sur la Toile au moyen d'une arnaque particulièrement stupide.

Denis Arcand LA PRESSE

Pourtant, selon la police, il y a des preneurs de par le vaste monde. Ici même, la Sûreté du Québec dit qu'elle pourrait faire enquête.

Depuis trois semaines, des courriels circulent dans lesquels «Josh» demande carrément de l'aider à blanchir de l'argent sale. Juste pour voir, La Presse a joué le jeu, et a offert de participer au blanchiment d'argent.

Josh dit faire affaire du Canada, tandis qu'Alex et Guennadiy apparaissent plus tard, en donnant des adresses à Kiev, capitale de l'Ukraine.

Bien sûr, à moins qu'Alexandr Pogozhikh, Guennadiy Gurew et Josh (qui ne donne pas de nom de famille) soient aussi bêtes que leur fraude, ce ne sont pas leurs vrais noms. Parce qu'évidemment, c'est une arnaque.

Leurs pourriels, qui circulent depuis deux semaines, sont une variante de ce qu'on appelle la «fraude nigériane», où un inconnu se présente comme «un notaire fiduciaire d'un héritage non réclamé», ou l'organisateur «d'un grand concours» annonçant un prix alléchant.

L'arnaque est de convaincre la victime d'envoyer quelques milliers de dollars «pour mettre l'affaire en marche». Évidemment, dès que le poisson envoie son argent, le faux notaire ou le faux prix -tout comme les vrais dollars de la victime- disparaît à jamais dans l'éther internet.

La proposition

Dans ce cas-ci, les courriels de nos trois pseudo blanchisseurs invitent à se rendre sur divers sites (www.ing-centre.com fonctionnait encore mercredi), où on est redirigé sur un (faux) site de discussion où apparaît la proposition suivante: «OK, j'irai droit au but. J'ai de gros montants d'argent dans de nombreux comptes bancaires, qui doivent être blanchis. Pour cela, j'ai besoin de votre aide. Vous aurez droit à 10% de chaque transaction passant par votre compte bancaire» et il propose des «transactions allant jusqu'à 5000$».

Le même réseau suggère aussi de passer par le site de paiement internet PayPal.

Le faux blanchisseur nous redirige ensuite vers un site internet de conversation appelé ICQ.com, où il faut s'inscrire le numéro de correspondant 433 867 030 ou 444 366 776.

Une fois sur ICQ, on lui écrit. La réponse est rapide et on ne tourne pas autour du pot: «Nous pouvons t'envoyer une traite bancaire de 4800$. La traite vient de mon client au Canada. Quand tu auras reçu la traite, encaisse-la à ta banque, amène le cash à un guichet Western Union et fais-nous un virement électronique. Dans quelle banque as-tu un compte?»

La Presse suggère les noms de Desjardins et de la Banque de Montréal.

«On commence par deux ou trois chèques à la BMO, ensuite les montants seront plus gros», répondent-ils. Josh dit ensuite d'aller à la banque et d'encaisser la traite: «Envoie l'argent, moitié-moitié, à Alexandr Pogozhikh et Guennadiy Gurew», avec chacun une adresse à Kiev.

Puis, il demande d'envoyer par ICQ le numéro de transaction du virement électronique. C'est la clé, dit le lieutenant Éric Martin, qui s'occupe de ce genre de fraude à la Sûreté du Québec: «Avec ce numéro, il peut encaisser le virement de n'importe où au monde», avec une carte d'identité qui sera vraisemblablement fausse aussi, ajoute-t-il.

Les réseaux de transferts d'argent comme Western Union, Wells Fargo, Bank of America, Citibank, ont des dizaines de milliers de guichets sur toute la planète.

Quelques jours après nos échanges, leur fausse traite bancaire de 4800$ à l'effigie de la Banque Royale (une succursale d'Oakville, en Ontario) est arrivée dans une enveloppe Xpresspost Régional de Postes Canada. Aucune adresse de l'expéditeur.

Quand La Presse a appelé le service à la clientèle de la Banque Royale, l'employé a demandé le numéro de série et a d'abord dit que la traite était bonne, mais qu'elle était tirée à l'ordre d'une firme appelée Specialized Bicycle.

Quand La Presse a indiqué que sa traite bancaire était à l'ordre d'un autre destinataire, l'employé a fait une seconde vérification et conclu qu'elle n'était pas valide.

Visuellement, la traite est une bonne imitation, mais il est douteux qu'elle eût passé à la banque. Sur place, à la succursale de la Royale rue Saint-Jacques, l'employé à qui La Presse a montré la traite l'a examinée et a rapidement conclu qu'il s'agissait d'un faux.

De ces fraudes, le lieutenant Éric Martin affirme avoir vu des centaines de variantes. Mais il trouve que celle-ci a un côté original: «Si quelqu'un se fait avoir par ce stratagème-là et qu'il vient se plaindre à la police, il est accusable. Il participe à un crime...»

La plupart des gens sourient et jettent ces courriels à leur place, la corbeille. Mais apparemment, il y a beaucoup de monde qui embarque: «On traite à peu près 150 plaintes de ce genre par année», dit le lieutenant Martin. À l'échelle mondiale, les victimes se comptent par dizaine de milliers.

À la fin, La Presse est retournée sur ICQ, s'est identifiée et a demandé une entrevue en commençant par la question suivante: «Les gars, est-ce que vous réussissez vraiment à convaincre du monde de vous envoyer de l'argent?» Mais Josh, Alex et Guennadiy n'ont plus jamais répondu.