Sans être alarmiste au lendemain de la très prisée soirée des Oscars, on peut prévoir aisément qu'Hollywood ne pourra plus s'en remettre encore longtemps à son modèle d'affaires lui permettant de dominer tous les marchés.

Alain Brunet LA PRESSE

Sans être alarmiste au lendemain de la très prisée soirée des Oscars, on peut prévoir aisément qu'Hollywood ne pourra plus s'en remettre encore longtemps à son modèle d'affaires lui permettant de dominer tous les marchés.

Voir fondre ses profits hallucinants, revoir ses salaires d'acteurs qui dépassent l'entendement, revoir ses investissements colossaux dans les effets spéciaux, revoir ses budgets moyens de 100 millions $US pour un seul blockbuster... Lendemain de veille à Hollywood? Le tapis rouge pourrait-il glisser sous les pieds des stars et de leurs producteurs?

Hargne antipiratage, batterie de menaces proférées à l'endroit de tous ceux qui essaient de déjouer ses mesures de protection, fouilles drastiques auprès des journalistes qui assistent à des visionnements de presse, surveillance accrue dans les salles de cinéma... Voilà qui révèle un sentiment de profonde inquiétude, voilà l'expression d'un mode défensif plutôt que celle d'une autorité véritable et d'un modèle d'affaires qui baigne dans l'huile.

Cette hausse de ton n'est pas un plongeon particulièrement gracieux dans l'ère numérique, c'est le moins qu'on puisse dire. On sait qu'Hollywood a d'ores et déjà identifié le Canada comme un paradis du piratage. Un article récent du New York Times a indiqué que la Motion Picture Association of America, qui représente les intérêts du cinéma commercial américain, estime que 30 à 40 % des DVD pirates vendus aux États-Unis ont été créés à partir d'enregistrements réalisés dans des salles de cinéma canadiennes.

En guise de représailles, la 20th Century Fox Film envisagerait de retarder de plusieurs semaines la diffusion de ses films au Canada. Inutile d'ajouter que l'industrie américaine du cinéma fait pression pour que le Canada rende plus sévère sa loi sur le droit d'auteur. L'International Intellectual Property Alliance, un lobby dont le siège social est aux États-Unis, a d'ailleurs inscrit le Canada sur une liste de 16 pays à surveiller de très près.

La loi américaine sur le piratage étant beaucoup plus sévère qu'au Canada (40 États prévoient des sentences assez lourdes pour avoir enregistré un film dans un multiplex avec un caméscope), des trafiquants ont vu chez les voisins du Nord un lieu propice afin de mener leurs opérations, d'autant plus que la plupart des productions sont lancées simultanément dans les deux pays voisins. Au Canada, les autorités policières doivent faire la démonstration qu'un caméraman pirate a l'intention claire de distribuer illégalement des copies de ses enregistrements.

Quant aux systèmes de protection des DVD légaux, ils continuent d'être déjoués partout dans le monde. La prochaine génération de DVD, notamment le Blu-Ray de Sony et le HD DVD de Toshiba, misent sur un mécanisme de protection nommé Advanced Access Content System (AACS), le résultat d'années de recherches... et de milliards de dollars injectés par l'industrie des contenus audiovisuels. Quelques semaines après le dévoilement de cette technologie prétendument redoutable, un hacker bénévole (!) avait trouvé l'énigme.

Le pirate en question se nomme Arnezami et a révélé le 11 février sa recette sur le site www.doom9.org, réputé pour être fréquenté par de jeunes cracks d'informatique dont le sport préféré est de déjouer les règles imposées par les plus puissantes industries culturelles. Arnezami aurait découvert le secret en identifiant une clé qui déverrouille l'information complexe du système de protection AACS. À l'instar d'un «collègue» nommé Muslix64 (dont les trouvailles faites en décembre sont similaires), Arnezami a réalisé qu'il était facile de contourner le système de protection plutôt que de tenter de le décoder. Ses armes? Un ordinateur personnel, une console XBox 360, un DVD du film King Kong.

«Quelqu'un, quelque part, devrait avoir honte», a écrit Arnezami sur le site Doom9, cité récemment par The Guardian. En circulation libre sur Internet, un logiciel pirate permet désormais de contourner (provisoirement) les technologies Blu-Ray ou HD cri et d'ainsi ébranler le mode de reproduction des lucratifs DVD hollywoodiens. Les systèmes anticopies, pourtant, auraient fait du chemin depuis que le Norvégien Jon Lech Johansen, alias DVD Jon, s'était rendu célèbre au tournant de la décennie pour avoir neutralisé le système de protection DeCSS alors préconisé par Hollywood. Or, voilà qu'on déstabilise le plus récent! Ce jeu du chat et de la souris ne semble-t-il pas interminable?

Sur Internet, les puissants studios californiens espèrent aussi exercer un contrôle sévère. Sous leur pression, YouTube et Google prévoient munir leurs répertoires de systèmes de protection afin d'en contraindre la reproduction, le partage et la diffusion des contenus protégés par le droit d'auteur. Reste à savoir quelles seront les restrictions de ces éventuelles protections et quels contenus seront vraiment protégés. Et si ces mesures dénaturaient le caractère «collaboratif» de ces sites d'hébergement, les internautes ne migreraient-ils pas ailleurs dans cet univers infini qu'est Internet?

Chose certaine, Hollywood devra faire face à la musique. Comme l'a fait l'industrie de la musique... qui croit de moins en moins aux mesures techniques de protection. Après le grand gala du divertissement mondial, il est permis de parler d'un lendemain de veille...