L’internet haute vitesse, qui permettra de brancher 150 000 foyers québécois d’ici septembre 2022 au coût de 826 millions de dollars, sera dans les faits « un monopole » sans concurrence, dénoncent les fournisseurs indépendants. Résultat, selon eux, les Québécois en région devront payer plus cher leur accès internet.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

« Le fossé numérique, ce n’est pas seulement la question d’être branché, mais d’être branché à un prix convenable », explique Jean-Philippe Béique, PDG d’EBOX, le plus important fournisseur indépendant québécois avec 90 000 clients. « Pour ça, ça prend de la concurrence. »

Plus tôt cette semaine, un regroupement de 17 petits fournisseurs québécois servant quelque 40 000 clients en région avait publié un communiqué dénonçant le fait qu’aucun indépendant n’avait été invité à la table de négociations pour l’« Opération haute vitesse Canada-Québec », annoncée par Justin Trudeau et François Legault. C’est finalement à Vidéotron, Cogeco, Bell, Xplornet, Sogetel et Telus que reviendra la responsabilité de déployer 70 000 km de fibre optique en région dans les 18 prochains mois, chacun dans un secteur bien déterminé.

PHOTO ALESSANDRO BIANCHI, REUTERS

Aucun fournisseur indépendant n’offre le service internet utilisant la fibre optique continue jusqu’au domicile du client, au Québec.

Fibre inaccessible

Or, fait peu connu, aucun fournisseur indépendant n’offre aujourd’hui le service internet utilisant la fibre optique continue jusqu’au domicile du client, ce qu’on appelle fiber to the home ou FTTH, qui offre de très hautes vitesses et qui sera offert dans ces régions. « Nous sommes uniquement sur le bon vieux fil téléphonique et le câble », résume Matt Stein, PDG de Distributel et président des Opérateurs des réseaux concurrentiels canadiens (ORCC), qui représente 28 fournisseurs indépendants.

Selon un rapport du Bureau de la concurrence datant de 2019, les fournisseurs indépendants offrent des tarifs inférieurs de 15 % à 35 %.

La plupart d’entre nous avons expérimenté la fiber to the home, mais nous ne pouvons la vendre, parce que les prix sont trop élevés.

Matt Stein, PDG de Distributel et président des Opérateurs des réseaux concurrentiels canadiens

Pourtant, en août 2017, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) avait bel et bien ordonné aux grands opérateurs comme Bell, Rogers, Cogeco et Vidéotron de donner totalement accès à leur fibre optique jusqu’à la résidence. Il s’agissait alors d’une décision établissant des tarifs intérimaires pour le prix de gros, qui devaient être révisés, mais qui sont toujours en vigueur près de quatre ans plus tard.

Ces tarifs intérimaires, de l’avis des experts à l’époque, étaient si élevés qu’ils ne permettaient pas aux indépendants de réellement concurrencer les grands opérateurs. Ils permettaient par exemple à Bell d’exiger à un fournisseur indépendant 121,79 $ par mois par abonné. « À cela, il faut ajouter tous nos frais fixes, la main-d’œuvre : je me retrouve avec un forfait à 150 $ par mois, même pour du 50 Mb/s, calcule M. Béique. Bell va te l’offrir à 50 ou 60 $ par mois. Commercialement, ça n’a aucun sens. »

Vitesse et prix élevés

Matt Stein se montre toutefois optimiste : il reste 18 mois avant que le déploiement de ces 70 000 km de fibre optique soit terminé, ce qui laisse amplement le temps au CRTC d’établir des tarifs de gros plus raisonnables. « Nous espérons avoir une réponse cette année, affirme le PDG de Distributel. Ça fait quatre ans que nous attendons, le CRTC travaille très fort là-dessus. Mais les grosses entreprises font tout ce qu’elles peuvent pour rendre le processus le plus lent possible. »

Pour M. Béique, les gouvernements font fausse route en ne s’occupant que de la disponibilité de l’internet haute vitesse, sans établir de critères d’« abordabilité ». Il cite notamment une étude que l'on trouve sur le site du gouvernement canadien, rédigée en 2019 par Wall Communications : pour les forfaits internet de plus de 41 Mb/s, « les prix au Canada sont généralement plus élevés que ceux relevés dans les [huit] pays étudiés, à l’exception des États-Unis et de l’Australie », peut-on lire.

Le forfait moyen au Canada pour de l’internet de « niveau 5 », soit de 101 à 250 Mb/s, est ainsi établi à 83 $. En France et en Italie, il n’est que de 34 $ et 49 $.

« Pour avoir un prix convenable, il faut qu’il y ait de la concurrence, plaide M. Béique. Le CRTC a mis en place un cadre pour susciter cette concurrence, mais il n’y a pas d’amour dans ce cadre. »