Après s’être réfugiés en masse sur le réseau social alternatif conservateur Parler, les adeptes du mouvement conspirationniste QAnon faisaient face à une impasse, lundi. Le « Twitter républicain » est subitement disparu de la Toile après qu’Amazon a décidé de lui couper l’oxygène en retirant l’accès à ses serveurs. Aussi bannis par Facebook, YouTube et Twitter, les influenceurs complotistes sont en train de s’éparpiller sur une multitude de plateformes plus permissives.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

« On est en train d’assister à une balkanisation du mouvement », constate le spécialiste de la radicalisation sur l’internet Marc-André Argentino, de l’Université Concordia.

Depuis quelques jours, nombre de « trumpistes » inconditionnels, ainsi que plusieurs des figures de proue du mouvement antimasque québécois, avaient incité leurs abonnés à les suivre sur Parler. Semblable à Twitter, mais où les tweets s’appellent des « Parleys » et les retweets, des « echos », cette plateforme de droite conservatrice se targue d’être « le réseau social de la liberté de parole ». Aucun contrôle des contenus n’y était effectué.

La migration massive s’est accélérée ces dernières semaines, après que Facebook et Twitter ont commencé à bloquer les propos infondés au sujet de la prétendue fraude électorale américaine. « La capacité de recrutement du réseau était assez forte. On y trouvait autant les adeptes plus modérés du mouvement Make America Great Again que des radicaux », souligne M. Argentino.

Selon le New York Times et le Washington Post, les manifestants qui ont pris d’assaut le Capitole la semaine dernière se sont servis de la plateforme pour coordonner leur tentative d’insurrection.

Parler s’est subitement retrouvé dans les limbes à minuit dimanche, lorsqu’Amazon Web Services a débranché le site de ses serveurs, justifiant sa décision par l’incapacité du réseau à « identifier et à enlever rapidement du contenu qui encourage ou incite à la violence ». Apple et Google ont aussi banni l’application de leurs catalogues pour les mêmes raisons.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Alexis Cossette-Trudel

Le Québécois Alexis Cossette-Trudel, important porte-voix de QAnon dans la francophonie, qui prétend que la victoire de Donald Trump est « inévitable » et que sa défaite électorale fait partie d’une « opération politique sophistiquée », y était actif encore le week-end dernier. Il y répétait samedi une prophétie de QAnon selon laquelle un grand « blackout » d’internet est imminent.

Peu d’abonnés québécois y étaient cependant présents, a pu constater La Presse au cours des dernières semaines. Le contenu francophone y était rare, tout comme les groupes de discussion axés sur l’actualité québécoise.

À la recherche d’une plateforme vidéo en direct

« Pour le moment, c’est sur le réseau social russe VK que les influenceurs comme Alexis Cossette-Trudel trouvent leur compte », indique M. Argentino.

Ce « Facebook russe », sous le contrôle financier de l’oligarque Alisher Ousmanov (proche de Vladimir Poutine), est l’une des seules plateformes alternatives qui offrent la possibilité de diffuser des vidéos en direct. Ces vidéos en direct sont de plus en plus la forme de communication privilégiée des leaders de la droite alternative. Ils attirent parfois des milliers de personnes à la fois et « créent un sentiment de communauté » où les abonnés peuvent interagir en temps réel, constate l’expert.

Mais VK compte aussi son lot de problèmes qui limitent son adoption. « C’est un véritable merdier », affirme l’animateur spécialisé en technologie et en jeux vidéo Denis Talbot. Pour y suivre des gens, il faut obligatoirement fournir un numéro de téléphone valide ainsi qu’une photo récente pour prouver son identité. Les tentatives d’hameçonnage de toutes sortes y sont légion.

VK ramasse une foule d’informations qu’ils vendent ensuite sur le Dark Web. Sur certains sites cachés, on peut trouver des profils d’utilisateurs complets qui ont été piratés.

Denis Talbot, animateur spécialisé en technologie et en jeux vidéo

Lors d’une récente visite, La Presse y a trouvé une foule de contenus délirants, dont un texte largement partagé d’un soi-disant dirigeant anonyme du Parti libéral du Canada qui expliquait comment un « comité de planification stratégique » avait élaboré un plan en 11 étapes pour créer un État tyrannique au Canada et y mettre sur pied des camps de concentration.

Migration vers Telegram

Devant la récolte importante d’informations personnelles du site russe, plusieurs adeptes des théories de QAnon se tournent dans l’immédiat vers l’application de messagerie instantanée Telegram. Conçue par le créateur de VK avec des mécanismes de protection des données personnelles, cette application s’est tristement fait connaître pour avoir servi de plateforme de recrutement pour le groupe armé État islamique. Les utilisateurs peuvent y créer des canaux dont ils contrôlent l’accès plus facilement que sur Twitter et YouTube.

On y annonçait lundi, sur un canal québécois dont nous avons choisi de taire le nom, une « vague d’arrestations mondiales » imminente des opposants de Donald Trump, qui culminerait le 19 janvier, veille de l’investiture de Joe Biden. Personne n’y mettait le moindrement en doute la crédibilité de cette affirmation, pourtant maintes fois prédite, à tort, par les adeptes des prophéties de QAnon.

Le leader antimasque Maxime Ouimet, qui se fait appeler le « Policier du peuple pour le peuple » sur Facebook, a invité ses abonnés à l’y rejoindre lundi. « On y trouve des canaux francophones qui ont été très populaires en France auprès du mouvement des gilets jaunes. On y retrouve le même discours que celui de QAnon, mais adapté à la sauce québécoise et française, où ce sont Emmanuel Macron et François Legault, les cibles », indique M. Argentino.