Une lueur d’espoir pour Huawei, un casse-tête pour Ottawa. La décision du Royaume-Uni d’autoriser partiellement au géant chinois des télécommunications l’accès à son réseau 5G place le gouvernement Trudeau sur la sellette, lui qui se retrouve dans la position de décider s’il doit céder à la pression de Washington ou à celle de Pékin.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Avec le verdict qui est tombé mardi, le Canada est devenu le dernier pays membre des « Five Eyes » – une alliance qui partage des renseignements de sécurité dont il fait partie aux côtés des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande – à offrir sa réponse à la société.

Comme il le répète depuis plusieurs mois, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a évoqué la nature « complexe » de l’enjeu pour expliquer la lenteur du gouvernement à trancher. Il n’a pas voulu dire si Ottawa compte s’inspirer de Londres et opter pour une solution mitoyenne plutôt que de carrément bannir Huawei, à l’instar de Washington, Canberra et Wellington.

« Il est certain que nous tiendrons compte des discussions avec nos alliés, en particulier de nos partenaires des “Five Eyes” », a lancé le responsable de l’épineux dossier en mêlée de presse au parlement, mardi. « Nous allons étudier attentivement ce qu’ils ont mis en place pour protéger leur environnement numérique […]. Mais ce que nous recherchons, c’est un modèle “fait au Canada”, et nous allons prendre le temps nécessaire. »

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Bill Blair, ministre de la Sécurité publique

Le ministre a par ailleurs indiqué qu’il existait plusieurs « facteurs significatifs uniques à l’environnement canadien » qui entraient en ligne de compte, sans préciser davantage sa pensée. « Les préoccupations liées à la sécurité, je crois, sont bien comprises, mais il existe d’autres préoccupations », s’est contenté d’offrir Bill Blair.

Il y a quelques jours, en marge de la retraite du Cabinet, à Winnipeg, il reconnaissait que des considérations « géopolitiques » pesaient dans la balance – il a toutefois nié, mardi, que le sort des deux Canadiens emprisonnés arbitrairement en Chine depuis plus d’un an, Michael Kovrig et Michael Spavor, était « directement lié » au processus décisionnel.

Huawei se réjouit

Chez Huawei, on se désole que l’enjeu du 5G soit « devenu politisé », a signalé Alykhan Velshi, porte-parole de la division canadienne de la société.

Notre sentiment, c’est que nous avons été entraînés là-dedans par Donald Trump et la guerre commerciale qu’il mène contre la Chine, tout comme le Canada l’a été.

Alykhan Velshi, en entrevue avec La Presse

Mais associer l’entreprise au gouvernement chinois, c’est faire fausse route : « Au bout du compte, tout ce que nous faisons, c’est vendre de l’équipement pour les réseaux. Et tout ce que nous demandons, c’est que la décision soit basée sur la technologie, pas sur la politique », a soutenu le porte-parole. En ce sens, le feu vert que vient de donner le gouvernement de Boris Johnson est rassurant, a commenté M. Velshi.

« Qu’un allié du G7 et partenaire des “Five Eyes” en arrive à la conclusion qu’en dépit des critiques sur la question sécuritaire formulées par le président Trump ou d’autres, Huawei devrait être autorisée à participer au déploiement, c’est une nouvelle que nous accueillons favorablement », a-t-il exposé, formulant maintenant le souhait qu’Ottawa suive aussi cette voie.

Un contexte favorable ?

L’administration Trump a exercé de vives pressions sur ses alliés pour les convaincre de barrer la route à Huawei – d’ailleurs, la veille du verdict britannique, le secrétaire d’État, Mike Pompeo, prenait la peine de lancer une mise en garde sur Twitter : « Le Royaume-Uni a une décision d’une importance capitale devant lui sur le 5G », gazouillait-il sur le réseau social.

Ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques considère qu’une fenêtre d’opportunité vient peut-être de s’ouvrir. « C’était une patate chaude tant que le nouvel ALENA n’était pas ratifié. Ça a menotté le gouvernement fédéral », a-t-il observé dans un entretien avec La Presse. « Maintenant que les Britanniques ont annoncé leur décision, on est en meilleure posture », a ajouté l’ex-diplomate.

PHOTO JASON FRANSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Ancien ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques considère qu’une fenêtre d’opportunité vient peut-être de s’ouvrir.

« Le Canada peut dire à Huawei qu’il l’exclut de ce qu’il considère plus sensible, comme les réseaux qui sont utilisés par et pour les services gouvernementaux », a illustré M. Saint-Jacques. « On ne part pas de zéro. En vertu d’une entente en place actuellement, qui a été négociée quand j’étais ambassadeur, tous les équipements de Huawei, avant d’être déployés au Canada, sont testés par le Centre de sécurité des télécommunications », a-t-il fait remarquer.

L’une des principales préoccupations des pays occidentaux touche la sécurité nationale. On redoute que le géant des télécommunications, proche du régime de Pékin, tente de profiter de son accès pour s’adonner à de l’espionnage politique et commercial. Mais ici, l’enjeu est d’autant plus délicat que le Canada est à couteaux tirés avec la Chine dans la foulée de l’arrestation, à Vancouver, de la directrice financière de l’entreprise, Meng Wanzhou, à la demande de Washington.

Le Parti conservateur a exhorté le gouvernement libéral à interdire à Huawei l’accès au réseau 5G. Le premier ministre Justin Trudeau a réitéré mardi que la question demeurait à l’étude. « C’est une situation importante ; il faut trouver la bonne réponse, a-t-il dit au micro des journalistes. C’est pour ça qu’on travaille avec nos alliés. On travaille avec nos experts en sécurité pour suivre les recommandations qu’ils vont faire. »

Le gouvernement canadien n’a pas établi de date butoir pour rendre sa décision. Selon l’ex-ambassadeur Saint-Jacques, cependant, il ne pourra la « retarder éternellement », puisque les sociétés de télécommunications canadiennes « veulent avoir de la clarté rapidement ». Ensuite, il faudra penser à une stratégie de communication pour en discuter avec les Américains, a-t-il précisé.

Où en est-on ?

Quelques dates-clés dans l’implantation du 5G, au Canada et dans le monde

PHOTO STEFAN WERMUTH, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Canada entre officiellement dans l’ère de la 5G en janvier 2020 avec l’annonce de Rogers.

2008

La Corée du Sud annonce un programme de recherche gouvernemental sur les « communications mobiles 5G ». La même année, la NASA lance un partenariat avec la firme M2MI pour la conception de « communications de 5e génération » pour ses satellites. Il s’agit des premières références grand public à cette nouvelle technologie.

2016

Premiers projets pilotes, hors laboratoire, du 5G en Allemagne, aux États-Unis, en Corée du Sud et au Canada. Bell et Nokia, notamment, annoncent le premier test au pays le 29 juin. L’équipementier Huawei, quant à lui, s’associe au gouvernement de l’Ontario pour créer un laboratoire de 250 chercheurs, doté d’un budget de 300 millions sur cinq ans.

Août 2018

Lancement du premier téléphone compatible 5G, le Moto Z3 de Motorola. Il s’agit en fait d’un modèle 4G auquel on peut ajouter un module de communication 5G.

Décembre 2018 

Premier réseau commercial 5G lancé en Corée du Sud, avec les fournisseurs SK Telecom, LG U+ et KT. L’Italie, avec Vodafone, et les États-Unis, avec Verizon, suivent le même mois. Il s’agit dans un premier temps de réseaux peu étendus et offrant des vitesses d’environ 400 Mb/s, 50 fois moindres que la capacité maximale théorique de 20 Gb/s du 5G.

Mars 2019

Premières enchères canadiennes pour les basses fréquences 5G, autour de 600 MHz ; 12 entreprises se sont partagé 121 licences pour 20 ans à la conclusion de ces enchères qui ont rapporté 3,47 milliards au gouvernement.

Avril 2019

Premier réseau grand public 5G lancé en Corée du Sud. En moins de huit mois, quelque 5 millions de personnes, soit 12 % des utilisateurs, s’y sont abonnées.

Octobre 2019

Publication des standards internationaux du 5G par l’organisme international responsable des télécommunications, le 3rd Generation Partnership Projecrt (ou 3GPP).

Décembre 2019

Samsung, devenu en 2019 un des quatre grands fournisseurs d’équipements 5G avec Huawei, Nokia et Ericsson, fait son entrée au Canada dans le cadre d’un partenariat avec Vidéotron.

Janvier 2020

Le Canada entre officiellement dans l’ère du 5G avec l’annonce de Rogers. En partenariat avec Ericsson, le géant torontois des télécommunications amorce le déploiement du premier réseau 5G au pays dans les centres-villes de Vancouver, Toronto, Ottawa et Montréal, puis dans une vingtaine d’autres marchés d’ici à la fin de 2020. Les vitesses et la latence de ce réseau, réservé dans un premier temps à des utilisateurs choisis, n’ont pas été précisées. Rogers évoque dans ses communications des vitesses « entre 300 et 600 Mb/s ».

Printemps 2020

Apparition attendue des premiers modèles de téléphones cellulaires compatibles 5G au Canada. Il en existe une trentaine à travers le monde, notamment fabriqués par Samsung, LG, Huawei et OnePlus.

Fin 2020

Date prévue pour la tenue des enchères au Canada sur les fréquences 3500 MHz, très recherchées pour le « vrai » 5G.

2022

Enchères au Canada pour les ondes millimétriques, à partir de 24 GHz. Ces ondes à haute fréquence peuvent transporter plus de données, mais ont une portée plus faible, de quelques centaines de mètres tout au plus, et sont facilement arrêtées par les obstacles.

Ce que permet le 5G

Latence de 1 milliseconde plutôt que 50 pour le 4G
Vitesse théorique pouvant aller jusqu’à 20 Gb/s
1 million de dispositifs au kilomètre carré plutôt que 2000

Ses applications

Véhicules autonomes
Capteurs en usine
Villes intelligentes
Télémédecine