Les millions promis pour les supergrappes d’innovation, dont Scale AI établie à Montréal, tardent à sortir des coffres d’Ottawa. Selon un rapport du directeur parlementaire du budget (DPB) déposé mardi, à peine 30 millions ont été dépensés en date du 6 mars dernier, alors qu’on prévoyait pour la première année une enveloppe de 104 millions.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Par ailleurs, une fraction encore plus minime, soit 12 millions, est allée dans le financement des projets en tant que tels. Les dépenses administratives et de fonctionnement ont quant à elles coûté 18 des 30 millions dépensés, soit 60 %.

Cette « analyse préliminaire » du directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, visait à faire un bilan de la première année de l’initiative des « supergrappes d’innovation », annoncée en 2017 par le gouvernement Trudeau. On y a affecté 918 millions de dollars, auxquels est venu s’ajouter 1,087 milliard provenant d’entreprises privées, d’universités et d’autres ordres de gouvernement.

Moins d’emplois

Ottawa estimait alors que ce programme permettrait une hausse du PIB de 50 milliards en 10 ans, ainsi que la création de 50 000 emplois. Cinq supergrappes ont été créées, notamment Scale AI, spécialisée dans l’utilisation de l’intelligence artificielle au service des chaînes d’approvisionnement et établie au Québec. Deux cent trente millions lui ont été octroyés du fédéral, auxquels se sont greffés 53 millions de Québec.

Quarante-cinq projets concrets liés aux cinq supergrappes ont déjà été annoncés, peut-on lire dans le rapport, dont 24 ont soumis un rapport au Bureau du directeur parlementaire du budget.

En se basant notamment sur ces rapports, on a revu à la baisse les prétentions du gouvernement Trudeau, évaluant plutôt à 27 000 le nombre d’emplois directs créés par cette initiative. Il juge par ailleurs « peu probable » une hausse du PIB de 50 milliards sur 10 ans comme promis.

Ottawa prévoyait de dépenser ses 918 millions sur cinq ans, en commençant par 104 millions pour l’année 2019-2020, avec un sommet de 354 millions en 2021-2022. Or, l’an 1 de ce programme a démarré bien plus lentement que prévu, avec seulement 29 % des sommes qui ont été engagées. En fait, ce pourcentage est encore moindre, peut-on lire dans le rapport, puisqu’il comprend 5,6 millions en dépenses administratives et de fonctionnement qui ont été faites l’année précédente, soit en 2018-2019.

Le directeur budgétaire note par ailleurs que les données analysées datent d’avant la pandémie de COVID-19, qui pourrait conduire à l’annulation de certains projets ou à une réduction du financement fédéral.

Chiffres contredits

Pour atteindre l’objectif d’investissement de 918 millions sur cinq ans, alors que le financement moyen des projets s’établit présentement à 2,1 millions de dollars, il faudrait approuver 355 projets supplémentaires, indique le rapport.

Invité à commenter ces conclusions, le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, Navdeep Bains, a défendu l’initiative de son gouvernement. « Nous constatons que les cinq supergrappes tiennent leurs promesses en matière d’optimisation des contributions de l’industrie et de soutien aux projets de collaboration avec les petites et moyennes entreprises qui ont un impact national », déclare-t-il dans un courriel.

John Power, porte-parole du ministre Bains, a par ailleurs affirmé également par courriel qu’au-delà des 45 projets mentionnés dans le rapport du directeur parlementaire du budget, « les supergrappes ont approuvé un total de 219 projets de collaboration d’une valeur de plus de 800 millions de dollars ». Il assure quant à lui que les supergrappes ont investi 104 millions jusqu’en mars dernier, « conformément à leurs plans ». « Le programme prévoit d’utiliser pleinement le financement de cette année également », assure-t-il. Quelque 6100 emplois ont été créés depuis les premiers projets, il y a 18 mois, et « les projections actuelles du ministère suggèrent qu’elles sont en voie de dépasser leur objectif de 50 000 emplois sur un horizon de 10 ans ».

Chez Scale AI, le directeur général Julien Billot s’est dit quelque peu « vexé » des conclusions du DPB. « On fait attention aux fonds publics, on ne donne pas l’argent d’avance. On devait valider pour 65 millions de projets, on en a validé pour 111 millions. La réalité de notre activité, c’est qu’on est bien plus en avance que ce qui était prévu. » Il note que le portrait a quelque peu changé entre le 6 mars, date de l’analyse préliminaire, et le 31 mars dernier, fin de l’exercice financier 2019-2020. « On a terminé avec 20 projets industriels annoncés, et non pas 11. »