Des géants de la Silicon Valley régulièrement dénoncés par le passé comme des vecteurs de désinformation multiplient les initiatives dans l’espoir d’éviter une répétition du scénario pour la pandémie de COVID-19.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La pression internationale poussant les entreprises exploitant des réseaux sociaux à agir est « très forte » à l’heure actuelle, souligne Marie-Ève Carignan, professeure de communications à l’Université de Sherbrooke.

« Elles cherchent à faire de leur mieux dans un contexte où l’information évolue rapidement », relève la chercheuse, qui s’attend à ce que les pratiques de ces firmes en matière de lutte contre les fausses nouvelles soient transformées durablement par la crise.

Pierre Trudel, professeur au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, se montre plus sceptique quant aux annonces d’entreprises comme Twitter et Facebook et assimile leurs efforts à un « épiphénomène » alors que des informations trompeuses continuent de circuler largement en ligne.

« Il semble qu’à chaque crise, on voit ces grandes entreprises lancer des initiatives qui relèvent plus d’une démarche de relations publiques que d’un véritable changement structurel », relève l’analyste.

L’objectif est de montrer qu’ils sont de « bons citoyens corporatifs » plutôt que d’assumer pleinement leurs responsabilités en matière de diffusion d’informations, dit-il.

« Ce ne sont pas des entreprises éditoriales comme les médias traditionnels. La vérité est un phénomène très secondaire dans leur modèle d’affaires », souligne M. Trudel.

Des principes... et de l’action ?

Twitter, qui a longtemps refusé de censurer le contenu partagé par ses usagers, dont celui d’épineux dossiers sanitaires comme celui de la vaccination, insiste sur l’importance de ses efforts de lutte contre la désinformation dans le cadre de la pandémie actuelle.

Tout en relevant qu’il lui est impossible de supprimer tous les messages contenant des informations erronées sur la COVID-19, la firme a réaffirmé il y a quelques jours son intention de cibler ceux qui sont susceptibles de « poser un risque pour la santé et le bien-être de la population ».

Tant les informations contredisant les recommandations des autorités sanitaires internationales, par exemple sur la distanciation sociale, que celles portant sur des remèdes bidon ou des rumeurs susceptibles de favoriser des mouvements de panique ou des comportements haineux sont visées.

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Le grand patron de Facebook, Mark Zuckerberg,
lors de son témoignage en 2018 devant le Congrès, qui examinait le rôle de l’entreprise dans la diffusion de fausses nouvelles lors de la campagne présidentielle de 2016.

Facebook s’est aussi dit déterminée à agir pour retirer les fausses nouvelles concernant les traitements, l’accès aux services essentiels ou encore « la sévérité de la pandémie » qui sont susceptibles de compromettre la sécurité physique des gens.

Les messages relayant des théories conspirationnistes, par exemple sur l’origine du coronavirus, sont marqués comme tels et leur circulation est réduite de manière à limiter leur impact, ajoute l’entreprise.

Limites

Ces assurances sont contredites par une étude de Reuters Institute parue la semaine dernière portant sur 225 messages sur la pandémie qui avaient été dûment désignés comme étant erronés par des vérificateurs de faits.

Près de 60 % des messages qui provenaient à l’origine de Twitter étaient toujours en ligne quand les chercheurs ont vérifié. Le quart de ceux provenant de Facebook demeuraient accessibles, sans mise en garde, témoignant des limites de l’exercice en cours.

Les dirigeants de Twitter n’ont pas hésité par ailleurs, de manière inusitée, à censurer des dirigeants politiques, comme le président du Brésil Jair Bolsonaro, ou son homologue du Venezuela, Nicolás Maduro, après qu’ils ont fait la promotion de produits censés guérir la COVID-19.

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Jair Bolsonaro, président du Brésil

Ils n’ont pas sévi contre le président des États-Unis Donald Trump, qui a fait à plusieurs reprises la promotion de l’hydroxychloroquine comme traitement potentiel alors qu’aucun consensus scientifique n’existe à ce sujet.

Pierre Trudel note que les divergences apparentes dans la manière dont les géants de la Silicon Valley censurent les politiciens illustrent le caractère trop vague de leur approche en matière de lutte contre la désinformation et témoignent de la nécessité de mettre sur pied un organisme indépendant de régulation.

Le degré de consensus quant à la dangerosité de la pandémie actuelle est « très élevé » au sein de la société, dit-il, ce qui facilite la tâche des réseaux sociaux.

« Lorsque le danger est plus éloigné, le consensus est beaucoup plus difficile à dégager », ce qui augmente les risques de polémique et limite leur volonté d’agir, souligne M. Trudel.

Mme Carignan note qu’il n’est pas évident de « trouver la juste mesure » dans ce domaine, ce qui ne saurait justifier pour autant l’inaction.

Les résultats préliminaires d’une étude menée actuellement par la chercheuse suggèrent que la « surconsommation » de médias et d’informations liées à la COVID en période de confinement peut avoir pour effet d’accélérer l’adoption de théories conspirationnistes par des lecteurs mal avisés.

« La responsabilité à agir des entreprises est encore plus grande » dans le contexte actuel, dit-elle.