Connecter un village isolé, donner des yeux aux aveugles… En Corée du Sud, on veut démontrer que la 5G n’est pas qu’affaire de vitesse et de prouesses technologiques. Mais l’implantation du premier réseau 5G étendu au monde, comme l’a fait le pays en avril, ne se fait pas sans anicroche, a constaté La Presse.

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

En avril dernier, la Corée du Sud est devenue le premier pays au monde à implanter un grand réseau cellulaire 5G. Au-delà des prouesses techniques, qu’est-ce que ça change dans la vie, la 5G ? Dans ses bureaux de Séoul, le géant coréen des télécommunications KT a présenté à La Presse deux applications bien concrètes, un « village 5G » coincé entre les deux Corées et un collier venant en aide aux aveugles.

Huit ans de travail

Le village de Tae Sung Dong est une aberration. Ses 195 habitants sont coincés depuis 1953 entre la Corée du Sud et la Corée du Nord, dans une bande de 4 km sous supervision de l’Organisation des Nations unies. Quiconque sort du village ou y entre, même pour se rendre à son champ, doit être accompagné de soldats, et les procédures pour entrer dans la « zone coréenne démilitarisée » (mieux connue sous son appellation DMZ, en anglais) ou la quitter sont d’une complexité inouïe.

C’est ce hameau improbable que KT, le numéro deux sud-coréen des télécommunications, a choisi de transformer en « village 5G », officiellement inauguré le 27 juin dernier.

Ça a pris huit ans de travail pour y arriver : rien que pour planter un poteau d’électricité, il faut passer par sept étapes d’autorisations, et la décision finale revient à l’ONU. Mais grâce à ce système 5G, la vie est devenue tellement plus facile pour eux.

Uk Chae, directeur d’équipe chez KT qui a coordonné le projet sur le terrain

PHOTO FOURNIE PAR KT

Tae Sung Dong, un hameau coincé entre les deux Corées dans la zone démilitarisée, est devenu le « village 5G ». Le fournisseur de télécommunications KT a bâti toute l’infrastructure 5G pour contrôler à distance champs et édifices publics, et offrir des échanges entre les villageois et les Sud-Coréens dans le reste du pays. 

Ferme intelligente

Concrètement, tout part de deux antennes 5G installées à Tae Sung Dong. On a fourni à dix responsables du village un téléphone intelligent compatible – un Samsung, évidemment – qui permet le contrôle à distance des appareils. Les quatre édifices publics ont été équipés de modules domotiques.

Cette simple innovation a une importance considérable pour ce village, soumis à un couvre-feu de minuit à 5 h. « Supposons que quelqu’un ait oublié d’éteindre la lumière dans un édifice public pendant le couvre-feu : on peut maintenant le faire avec son téléphone », dit M. Chae.

Pour les 46 familles de Tae Sung Dong, dont l’activité principale est l’agriculture, la 5G a également permis de s’occuper à distance des champs. « L’irrigation, la vaporisation de pesticides, tout peut être automatisé dans une ferme intelligente », explique le chef d’équipe.

Modèle à étendre

L’école primaire du village est devenue un établissement « ultraconnecté », ajoute-t-il, utilisant par exemple la réalité mixte pour des compétitions avec d’autres établissements en Corée du Sud, permettant à des enseignants à l’extérieur de la zone démilitarisée de donner des cours. Pour la vie quotidienne, la 5G a ouvert des possibilités insoupçonnées. « Il n’y a aucune installation pour ces gens-là, pas de supermarché ou de salle de gym. Avec la 5G, ils peuvent avoir un cours de zumba ou d’aérobic à distance, chez eux à la télé. »

Mais pourquoi avoir voulu faire de ce petit village perdu une vitrine technologique ? KT Corp., rappelle M. Chae, est une ancienne société d’État qui a gardé certaines valeurs fondatrices. « Installer la 5G dans un village de 195 personnes, ça n’apporte rien en termes de profits, mais ces gens en avaient besoin. Ce village est un premier exemple, le défi est maintenant de pouvoir aider les villageois de tous les secteurs reculés de la Corée, par exemple dans les 480 îles habitées du pays. »

Des yeux virtuels

Seon-Kyoung Ko a une responsabilité bien particulière chez KT : trouver aux technologies des applications utiles aux personnes handicapées. La plus récente innovation de son entreprise à ce chapitre : le FITT360, un appareil pour venir en aide aux aveugles. Ce collier entoure l’arrière du cou et est équipé à intervalles réguliers de trois caméras ayant un angle de 120 degrés.

PHOTO FOURNIE PAR KT

Le FITT360, conçu par le fournisseur sud-coréen KT, est un appareil pour venir en aide aux aveugles. Ce collier entoure l’arrière du cou et est équipé à intervalles réguliers de trois caméras ayant un angle de 120 degrés.

Les images combinées de ces caméras sont envoyées à une application mobile, Real 360, installée sur un téléphone compatible 5G. À l’autre bout, une personne connectée à l’application peut voir tout ce qui entoure le porteur du FITT360, se promener du bout du doigt dans son environnement et donner des consignes.

Immersion totale

Ce gigantesque transfert d’informations par réseau cellulaire serait difficile sans la bande passante permise par la 5G, explique Mme Ko. Et la quasi-absence de délai de cette technologie la rend plus sécuritaire.

« Imaginez qu’elle attend son bus et que trois arrivent en même temps : l’autre personne connectée va pouvoir lui dire lequel est le bon. Et si elle traverse la rue, il ne faut pas qu’il y ait de délai pour la prévenir qu’une voiture s’en vient. »

Au supermarché, on peut ainsi indiquer à l’aveugle le bon produit qu’il désire acheter. Au restaurant, son interlocuteur peut lire et décrire le menu. « Ça permet de superviser tout ce qui se passe autour de la personne aveugle, d’avoir un sentiment d’immersion totale », résume Mme Ko.

À plus de 770 000 wons (870 $CAN), le FITT360 est toutefois coûteux, déplore-t-elle. Elle espère qu’il pourra être considéré comme un appareil médical, et donc admissible à un remboursement. « Pour les aveugles, ça devient leurs yeux. »

5 millions

Nombre d’abonnés au service 5G en Corée du Sud fin 2019, soit 12 % des propriétaires de téléphones intelligents.

85

Nombre de villes sud-coréennes dans lesquelles un réseau 5G est disponible, soit 93 % de la population. Le pays espère offrir un réseau sur tout son territoire d’ici 2023.

90 000

Nombre de tours cellulaires 5G installées dans le pays, dont les deux tiers depuis le lancement du réseau en avril 2019.

Les trois grands fournisseurs en 5G (pourcentage des abonnés)

SK Telecom : 44 %

KT : 30 %

LG : 25 %

95 %

Pourcentage des adultes sud-coréens propriétaires d’un téléphone intelligent, un sommet mondial. Au Canada, ce taux est de 66 %, selon le Pew Research Center.

10

Nombre de modèles de téléphones compatibles avec la 5G produits par deux fabricants sud-coréens, Samsung (8) et LG (2). Selon GSM Arena, il en existe à ce jour 30 dans le monde, dont 20 de fabricants chinois.

La 5G en un coup d’œil

C’est quoi ?

Il s’agit essentiellement d’un nouveau mode de transmission cellulaire qui offre trois avantages :

1.  Des vitesses pouvant atteindre en théorie 20 gigabits par seconde, soit deux secondes pour télécharger un film de qualité DVD

2.  Capacité de gérer 1 million de dispositifs connectés par kilomètre carré, contre 2000 présentement

3.  Une latence, soit le temps pour les données de passer d’un point à un autre, de 1 milliseconde contre 50 avec la 4G.

Ses utilisations

-Villes intelligentes

-Réalité virtuelle ou augmentée

-Soins médicaux à distance

-Véhicules autonomes

-Usines intelligentes

393 Mb/s

Vitesse moyenne de téléchargement sur le réseau 5G en août dernier en Corée, selon Speedtest. La vitesse moyenne était de 64,8 Mb/s sur la 4G. Au Canada, la vitesse moyenne de téléchargement du réseau mobile, qui ne compte pas encore de 5G à grande échelle, est de 62,6 Mb/s.

18,3 Go

Consommation mensuelle moyenne de données d’un usager de la 5G, selon Samsung, soit près du double d’un utilisateur de 4G. 20 % proviennent de la réalité augmentée ou virtuelle.

Les difficultés

L’implantation de la 5G en Corée du Sud est loin de se passer sans anicroche. Des retards et des défaillances imputées à l’équipementier Nokia ont d’abord forcé le printemps dernier certaines entreprises de télécommunications à se tourner en catastrophe vers Samsung, Huawei et Ericsson. Surtout, les médias coréens, sans complaisance, rapportent abondamment les plaintes des usagers sur le manque de fiabilité du réseau. Le passage, parfois à quelques mètres de distance, de la 5G à la 4G cause des ralentissements et des soubresauts. Enfin, les vitesses astronomiques promises ne sont pas toujours au rendez-vous. En octobre dernier, le fournisseur KT s’est vu épingler pour fausse représentation par un organisme sud-coréen de régulation, la Fair Trade Commission. Sa prétention d’offrir partout des vitesses de 1,7 Gb/s ne se confirmait que sur 3,5 % du territoire sud-coréen.