(Washington) Les gouvernements américain, britannique et australien ont demandé jeudi à Facebook de renoncer à crypter l’ensemble de ses plateformes sans garantir un accès aux forces de l’ordre, mais se sont heurtés à une fin de non recevoir.

Charlotte PLANTIVE
Agence France-Presse

Washington et Londres ont également annoncé la signature d’un accord bilatéral qui permettra aux policiers d’un pays de s’adresser plus facilement aux entreprises de l’autre pour leur demander des données utiles à des enquêtes sur des crimes graves comme la pédophilie ou le terrorisme.

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Le secrétaire à la Justice des États-Unis, William Barr.

Les enquêteurs du monde entier sont confrontés à un vrai casse-tête quand il s’agit de récupérer les courriels, messages instantanées et photos stockées sur des serveurs à l’étranger, des « preuves numériques » pourtant essentielles pour faire éclater la vérité.  

Les responsables politiques souhaitent régulièrement pouvoir accéder à ces données, mais cette requête est difficile à concilier avec l’impératif de respecter la vie privée des usagers.

Vilipendé partout dans le monde pour ne pas assez sécuriser ses données, Facebook a d’ailleurs promis récemment de crypter sa plateforme de messagerie instantanée Messenger comme l’est déjà WhatsApp.

Dans une lettre ouverte adressée à Mark Zuckerberg, les ministres américains de la Justice Bill Barr et de l’Intérieur Kevin McAleenan, ainsi que leurs homologues britannique Priti Patel et australien Peter Dutton, lui demandent de ne pas mener ce projet à terme « sans inclure un moyen pour accéder légalement aux contenus des communications de manière à protéger nos citoyens ».

Ils notent que le groupe a effectué en 2018 16,8 millions de signalements portant sur des images ou des comportements à caractère pédophile. Si Facebook met son projet en œuvre, 70 % de ces signalements ne seront plus faisables, estiment les responsables, en appelant le groupe à « suspendre » sa réforme le temps de trouver une solution.

« Une main attachée dans le dos »

Pouvoir accéder aux contenus problématiques est « l’un des outils majeurs pour lutter contre les activités criminelles », a reconnu Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, lors d’une réunion interne diffusée en direct sur la plateforme jeudi.

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Selon le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, les autorités peuvent déjà demander des données aux compagnies en passant par un juge. On le voit ci-haut lors d'un témoignage devant le Congrès américain.

Sans cet accès, « c’est comme se battre avec au moins une main attachée dans le dos, en espérant que vous avez suffisamment de bons outils à disposition dans l’autre », a-t-il ajouté, précisant que la question de lutte contre l’exploitation des enfants avait « lourdement pesé » sur la décision de crypter le réseau social.

Mais il a rappelé que la protection de la confidentialité des échanges sur les messageries permettait de protéger les journalistes dans les pays sans liberté de la presse, les manifestants de Hong Kong, et les dissidents en général.

« Nous avons prévenu les autorités en avance de notre décision pour faire en sorte que ça se passe le mieux possible », a-t-il conclu.

Un porte-parole du géant de l’internet a également expliqué être « fermement opposé aux tentatives du gouvernement de construire des portes dérobées », en référence aux ouvertures introduites à l’insu de l’utilisateur qui permettent de transformer le logiciel en cheval de Troie.  

« Nous pensons que les gens ont le droit d’avoir des conversations privées sur l’internet », a-t-il précisé, en renvoyant à la loi qui permet aux enquêteurs de demander des données aux entreprises en passant par un juge.

« Trottoirs qui s’effondrent »

Cette loi, le « Cloud Act » a été adoptée en mars 2018 et a mis un terme à un contentieux juridique né du refus, en 2013, de Microsoft de livrer à la justice américaine des courriels d’un trafiquant de drogues présumé, au motif qu’ils étaient stockés en Irlande.

Elle autorise aussi le gouvernement américain à conclure des accords bilatéraux avec les pays respectant les droits humains, afin que les enquêteurs des deux côtés puissent formuler directement leurs demandes aux opérateurs privés situés chez leur partenaire.  

Londres et Washington doivent signer le premier accord de ce type vendredi soir. L’Australie et le Canada pourraient bientôt faire de même, mais les discussions sont plus compliquées avec l’Union européenne.

Le Centre pour la démocratie et la technologie a critiqué à la fois les pressions sur Facebook et l’accord américano-britannique. « Ces gouvernements jouent sur les peurs dans un effort concerté pour diminuer la sécurité des communications dans le monde et construire une surveillance gouvernementale », a dénoncé l’association.  

« Légiférer en faveur de technologies moins sûres, c’est comme de rendre obligatoire des trottoirs qui s’effondrent dans le but d’empêcher les criminels de fuir », a ironisé une de ses responsables Hannah Quay-de la Vallee. « C’est ridicule, ça ne va pas marcher et ça nous met tous en danger de nous blesser. »