« Appelez-moi avant 9 h ou après 17 h parce que le reste du temps, comme je n’ai pas beaucoup de main-d’œuvre, je dois être sur le plancher pour le service à la clientèle. » C’est ainsi que Josée Delbrassine, copropriétaire du Centre Jardin Del Esta, répond à la demande d’entrevue de La Presse.

Martine Letarte
Martine Letarte Collaboration spéciale

C’est une belle illustration de la façon dont la pénurie de main-d’œuvre change le quotidien des entrepreneurs au Québec. À Coteau-du-Lac, des curriculums vitæ, Josée Delbrassine en reçoit très peu. Et le peu qu’elle reçoit, ils proviennent d’adolescents sans expérience qui ont besoin d’être formés. « Cette année, ils représentaient 60 % de mes employés et ils sont retournés à l’école en août, explique-t-elle. Depuis l’an dernier, il me manque toujours entre 30 et 40 % de ma main-d’œuvre. »

Ce n’est pas étonnant. Il y avait 218 000 postes vacants au Québec en juin, d’après Statistique Canada.

Malgré ce défi de main-d’œuvre, le Centre Jardin Del Esta réussit à croître. « L’an passé, nous avons fait notre plus grosse année à vie, se réjouit Josée Delbrassine. Nous sommes privilégiés. Les gens ont beaucoup investi sur leur terrain. »

Il reste que l’entreprise est freinée dans sa croissance par la pénurie. Elle a dû réduire ses services d’aménagement et d’entretien et fermer les dimanches pour donner du répit aux employés. Les samedis, c’était la cohue. « Il manquait souvent de places de stationnement, de chariots et d’employés pour répondre aux clients. »

Pourtant, l’entreprise a fait des efforts pour recruter dans le journal local et sur Facebook. De plus, elle a augmenté les salaires.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Josée Delbrassine répond aux clients sur le plancher alors qu’il lui manque de 30 à 40 % de sa main-d’œuvre depuis l’an dernier.

L’an dernier, pour récompenser nos employés de notre année record, nous leur avons donné un bon bonus et cette année, nos employés expérimentés se faisaient solliciter par d’autres employeurs, alors nous avons augmenté les salaires pour les garder.

Josée Delbrassine, copropriétaire, Centre Jardin Del Esta

Si elle et son frère, aussi copropriétaire, réussissent à maintenir l’entreprise à flot, c’est parce que les deux travaillent à la sueur de leur front et parce qu’elle a une fille et lui, deux filles, qui travaillent toutes avec eux. Ont-ils pensé embaucher des gens issus de l’immigration récente ou des travailleurs étrangers temporaires ?

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Coralie Delbrassine, nièce de la propriétaire, à l’œuvre

« Des immigrants, nous n’en voyons pas ici, peut-être parce que nous sommes à 45 minutes de Montréal, déduit l’entrepreneuse. Puis faire venir des travailleurs étrangers est un processus complexe, surtout qu’on en aurait besoin seulement de quelques-uns. »

Fiscalité, accompagnement et immigration

Que faire devant autant de besoins ? En avril, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a sondé les dirigeants de PME pour savoir quelles actions pourraient faire la différence. Celle qui arrive en tête, à 57 %, est la réduction des taxes et des impôts. Vient ensuite la bonification des crédits d’impôt (49 %).

« Il faut donner les moyens aux PME d’offrir de meilleures conditions à leurs employés et d’investir dans la formation », affirme François Vincent, vice-président pour le Québec de la FCEI.

À ses yeux, il faut s’attaquer à la fiscalité. « Nous sommes la seule province qui ne donne pas accès au taux réduit d’imposition [sauf pour les secteurs primaire et manufacturier] si les employés de l’entreprise n’ont pas cumulé 5500 heures de travail dans l’année, ce qui est l’équivalent d’avoir plus de trois employés à temps plein. »

Il ajoute que l’accès au crédit d’impôt pour accueillir des travailleurs expérimentés est aussi un problème.

Les petites entreprises saisonnières ou les micro-entreprises sont extrêmement défavorisées si elles veulent offrir des conditions de travail compétitives par rapport aux entreprises plus grandes.

François Vincent, vice-président pour le Québec de la FCEI

Les dirigeants souhaitent aussi plus de soutien et d’accompagnement dans la recherche de candidats (33 %) et plus d’immigrants (32 %).

Enfin, 48 % des PME affirment ne pas être au courant des programmes et mesures du gouvernement du Québec pour les aider à trouver et former des employés.

« La moitié des entreprises ont moins de cinq employés au Québec, alors s’il leur en manque un, c’est 20 % de leur force de production, indique M. Vincent. Les dirigeants sont obligés de travailler plus et ont moins le temps de s’informer sur les programmes d’aide. Il faudrait que le gouvernement aille vers eux. »