Lorsque l’une de ses amies d’enfance meurt en 2011, Mireille Bédard encaisse un choc. La femme de 37 ans fait face au sens qu’elle donne à sa propre vie. Récit d’une vie et de plans de retraite chamboulés par la recherche du bonheur au travail.

Etienne Plamondon Emond
Collaboration spéciale

« Si je mourais demain matin, est-ce que je serais fière de ce que j’ai fait ? Est-ce que j’aurais un sentiment de devoir accompli ? Est-ce que je pourrais affirmer que j’ai été heureuse ? », se demandait Mireille Bédard, énumérant les questions qui lui passaient par la tête à ce moment-là. « Ma réponse était non. »

Deux jours après les funérailles, elle téléphone à un conseiller en orientation et amorce un processus de changement de carrière. Puis elle annonce à son père la nouvelle : elle quitte l’entreprise familiale dont il souhaitait qu’elle prenne les rênes.

PHOTO FOURNIE PAR MIREILLE BÉDARD

Mireille Bédard est intervenante psychosociale au Centre Casa, un centre de thérapie spécialisé dans la prévention et le traitement des dépendances à Saint-Augustin-de-Desmaures.

Dès son jeune âge, elle accompagne ce dernier tous les dimanches dans sa tournée des boutiques cadeaux et souvenirs dont il est propriétaire à Québec. Elle entreprend néanmoins à 19 ans un baccalauréat en orientation à l’Université Laval dans le but de travailler auprès des personnes judiciarisées. « À cet âge, je ne me sentais pas tout à fait solide, se souvient-elle. En même temps, mon père me voyait prendre sa relève. » Tout en travaillant à temps plein dans ses commerces, elle obtient plutôt à 24 ans un baccalauréat en science de la consommation, davantage près des besoins de l’entreprise familiale. Elle accepte de plus en plus de responsabilités et devient gérante des boutiques au Château Frontenac.

Manœuvres financières

« C’est une période où j’avais la chance de mettre de l’argent de côté. » À 25 ans, elle songe déjà à un retour aux études, mais elle achète une maison. À ses yeux, cette décision l’« attache financièrement ». Par l’entremise du régime d’accession à la propriété (RAP), elle retire 10 000 $ de son régime enregistré d’épargne-retraite (REER), à restituer à l’intérieur de 15 ans. Au moment où elle achève de rembourser cette somme, vers 38 ans, elle se retrouve à piger une nouvelle fois dans son REER, cette fois pour retourner sur les bancs d’école.

Le domaine de la relation d’aide l’appelle toujours et elle se réinscrit au baccalauréat en orientation. Sa planificatrice financière lui déconseille de vendre sa maison. « Je ne pourrais plus rien acheter pour me reloger comme je serai aux études. » Elle retire donc de son REER le maximum possible en vertu du régime d’encouragement à l’éducation permanente (REEP), soit 20 000 $ en deux ans.

Être en couple au moment de faire le saut lui apporte un sentiment de sécurité. Mais après sa première session, son conjoint et elle se séparent. Elle a peu de marge de manœuvre dans son budget, comme dans son emploi du temps. Après ses cours, elle fait le souper pour ses deux enfants, prépare leur bain et les aide dans leurs devoirs avant de se mettre à ses propres travaux universitaires. « Ce fut une belle période de ma vie », considère-t-elle néanmoins. Elle adore la compagnie de ses jeunes camarades de classe et se sent sur la bonne voie.

Au bord du gouffre 

Prochaine étape : la maîtrise, un préalable pour devenir membre de l’Ordre des conseillères et conseillers en orientation du Québec. Lors d’un stage au Centre Portage de Saint-Malachie auprès d’adolescents toxicomanes, elle découvre sa couleur d’intervenante et la clientèle auprès de laquelle elle souhaite travailler.

Mais alors qu’il lui reste un an avant de décrocher son diplôme, le jugement concernant son divorce tombe. La pension alimentaire versée par son ex-conjoint entraîne l’interruption de l’aide financière aux études que lui accordait le gouvernement. Le portefeuille dans le rouge, elle songe à tout laisser tomber. Son père la convainc de ne pas abandonner si près du but.

Après une dernière année scolaire financièrement difficile, elle se fait embaucher durant l’été par un cultivateur pour vendre des légumes, puis commence l’automne suivant un emploi de nuit dans une maison de transition pour ex-détenus à Vallée-Jonction.

Nouveau départ

« Mon premier salaire n’était pas élevé, mais juste d’avoir une paie toutes les deux semaines, je me trouvais riche. » En revanche, elle doit rapidement commencer à restituer ses emprunts. Le total de l’argent sorti de son REER doit être remis à l’intérieur de 10 ans après la fin des études. « Je verse le minium que je dois rembourser chaque année, soit 2000 $, puis j’essaie de cotiser un peu plus, ne serait-ce que 500 $. »

En mars 2019, elle décroche son emploi de rêve : elle devient intervenante psychosociale au Centre Casa, un centre de thérapie spécialisé dans la prévention et le traitement des dépendances à Saint-Augustin-de-Desmaures. « Je me sens sur mon X. »

Des remboursements d’impôts et des habitudes frugales acquises dans les dernières années lui permettent de mettre quelques sous de côté. Si nécessaire, elle pourra vendre la maison dont elle reste propriétaire.

Alors que son actuel conjoint s’achemine vers une retraite d’ici deux ou trois ans, la femme de 45 ans ne croit pas pouvoir se retirer du marché de l’emploi à 55 ans ni même à 65 ans. Elle s’inspire de deux collègues dans son domaine qui ont poursuivi leur carrière à temps partiel jusqu’à 75 ans. Mais lorsqu’elle prévoit partir pour sa retraite aussi tard, elle ne pense pas à l’argent. « Je me lève le matin et je suis contente d’aller travailler. Ça n’a pas de prix. »