Grâce à la reconnaissance et à l’analyse des émotions exprimées par le visage, les travailleurs devant leur ordinateur pourront obtenir un diagnostic de leur bien-être émotionnel et réagir en conséquence. 

Marc Tison
Marc Tison La Presse

À l’heure du télétravail et des considérations de santé mentale, le logiciel d’EmoScienS est avant tout un outil de prévention, font valoir ses créateurs, qui placent l’éthique au premier rang de leurs préoccupations.

L’innovation

EmoScienS a mis au point un logiciel qui mesure automatiquement et en continu la santé émotionnelle des travailleurs devant leur ordinateur.

À l’aide de la caméra de l’écran, l’outil enregistre les expressions faciales des travailleurs, pour en déduire les émotions vécues au long de la journée.

Après l’analyse de ces données, le travailleur reçoit un rapport sur sa santé émotionnelle, accompagné d’outils pour mieux gérer ses émotions.

Selon l’expression de Pierrich Plusquellec, cofondateur d’EmoScienS, cet outil est une sorte de Fitbit émotionnel, qui permet au travailleur de mesurer et de gérer son bien-être mental.

Qui

Professeur à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal et codirecteur du Centre d’études sur le stress humain, Pierrich Plusquellec est également cofondateur du Centre d’études en sciences de la communication non verbale.

Interpellé par les applications intrusives de reconnaissance d’émotions sur les appareils mobiles, il a profité d’une année sabbatique pour suivre une formation en intelligence artificielle à l’École de technologie supérieure (ETS).

Avec Nathe François, spécialiste du transfert de connaissances dans le domaine de la santé mentale, et Ted Hill, expert dans la reconnaissance automatique d’émotions, il a fondé EmoScienS en novembre 2019.

J’ai fait l’incubateur de l’ETS, qui s’appelle le Centech, pour créer cette entreprise, qui a pour objectif d’utiliser la reconnaissance automatique d’émotions afin d’aider les gens à prendre conscience de leurs émotions et à mieux les réguler.

Pierrich Plusquellec

Tableaux de bord des émotions

Pierrich Plusquellec voulait mettre au point une « IA [intelligence artificielle] bienveillante pour les utilisateurs ».

Le logiciel d’EmoScienS prend une centaine de photos par jour du travailleur avec la caméra de son écran – toujours sous le contrôle de celui-ci. Ces photos sont envoyées au serveur d’EmoScienS, dont le programme d’intelligence artificielle décrypte chaque image pour en déduire les émotions vécues.

L’information est agrégée pour esquisser après quelques jours un profil émotionnel du travailleur et créer des indicateurs du degré et du type d’émotions ressenties durant la semaine.

IMAGE FOURNIE PAR EMOSCIENS

Exemple préliminaire d’un des tableaux de bord personnels qui rendent compte des émotions vécues au travail, produits par l’application d’EmoScienS

Ces indicateurs sont retournés au travailleur sous la forme de tableaux de bord.

Les résultats s’accompagnent d’outils qui permettent au travailleur de comprendre et gérer ses émotions, notamment si elles sont négatives.

IMAGE FOURNIE PAR EMOSCIENS

Autre exemple d’une courbe produite par l’application d’EmoScienS

Un système d’alerte pourra le prévenir lorsque des réactions extrêmes se produisent.

« Tant que vous comprenez vos émotions, c’est correct, souligne Pierrich Plusquellec. Mais le jour où vous ne comprenez plus, où vous ne pouvez plus infléchir ces trajectoires émotionnelles, c’est là que vous êtes peut-être à risque d’épuisement émotionnel, d’anxiété ou de dépression. »

Mesurer le climat émotionnel

Le logiciel s’adresse aux entreprises, qui la proposeront à leurs employés. L’employeur pourra leur demander l’autorisation d’accéder à leurs données, qui seront dépersonnalisées et agglomérées par groupes de 10 travailleurs anonymes. Il pourra ainsi évaluer le climat émotionnel de son équipe en fonction de ses décisions ou des évènements qui touchent l’entreprise.

Pierrich Plusquellec rappelle que de nombreuses entreprises proposent des activités pour maintenir la santé émotionnelle de leurs employés, mais ils en ignorent l’efficacité « parce qu’il n’y a pas de mesure du bien-être qui soit immédiate, en continu, objective ».

L’innovante question éthique

Le jury d’investisseurs qui a clos le parcours d’incubation avait dénoncé l’approche éthique et socialement responsable d’EmoScienS, jugée non rentable dans un secteur d’activité où les données des utilisateurs sont vendues à d’autres parties. « Nous, on prend les données et on les rend aux utilisateurs, exprime Pierrich Plusquellec. Les utilisateurs décident de ce qu’ils font avec leurs données, ce qui est complètement innovant et ne correspond pas au modèle traditionnel. »

Détenues sur le serveur d’EmoScienS, les données sont protégées par un garde-fou d’« outils d’éthique et de responsabilité sociale ».

Le contrat précisera par exemple que l’entreprise ne pourra en aucun cas demander une quelconque information individuelle sur les émotions de ses employés.

L’avenir

EmoScienS a commencé la commercialisation de son logiciel auprès d’entreprises d’au moins 50 employés.

Elle vise d’abord les secteurs de l’éducation, de la santé et des technologies de l’information.

L’entreprise a déjà mené des approches dans le milieu bancaire – « séduit » – et celui des jeux vidéo – « intéressé parce que dans sa manière de fonctionner, il y a beaucoup de hauts et de bas en matière d’émotions ».

Un premier client en éducation lui a permis de valider le concept.

« On a déjà analysé 45 000 photos venant de ce client, informe Pierrich Plusquellec. Une quinzaine de personnes ont utilisé EmoScienS. »

Un projet de recherche lié à l’utilisation du logiciel, tant sous les aspects d’efficacité que d’éthique, vient d’être financé par le ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec.