Pourquoi Facebook a-t-elle banni depuis jeudi le contenu des médias d’information de sa plateforme en Australie ? Parce que l’Australie veut forcer l’entreprise de Mark Zuckerberg à payer pour le contenu journalistique qui circule sur ses plateformes. Si les médias du monde entier ont les yeux rivés sur ce bras de fer australien, c’est parce que son dénouement pourrait bien inspirer d’autres pays, dont le Canada, à agir. Résumé en six questions.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Pourquoi Facebook a-t-elle banni le contenu journalistique en Australie ?

En Australie, un projet de loi forçant Google et Facebook à s’entendre avec les médias pour leur verser des redevances (sinon un arbitre déterminera le seuil de redevances) est sur le point d’être adopté. Il s’agirait de la loi la plus contraignante à cet égard parmi les pays du G20. Devant l’adoption imminente du projet de loi, Facebook a banni jeudi le contenu journalistique de ses plateformes en Australie. Le premier ministre du pays, Scott Morrison, a demandé à Facebook de mettre fin à ces « menaces » et de reprendre les discussions avec les médias. Les discussions ont repris vendredi.

Pourquoi cela concerne-t-il le Canada ?

Le Canada a l’intention d’adopter une loi similaire pour forcer Google et Facebook à rémunérer les médias. Ottawa veut déposer son projet de loi en 2021. « Ce que Facebook fait [en Australie] est hautement irresponsable », a dit le ministre fédéral du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault.

« L’Australie est le véritable champ de bataille sur cette question. Si Google et Facebook se mettent d’accord pour verser des redevances en Australie, ils ne pourront pas reculer dans les autres pays. Mais ces ententes [entre les géants numériques et les médias] ont seulement lieu quand il y a une loi [obligeant un partage des revenus] », dit John Hinds, président et chef de la direction de Médias d’info Canada, organisme qui représente plus d’une centaine de médias d’information écrits (dont La Presse).

Pourquoi les médias d’information veulent-ils des redevances ?

Ils font valoir que Google et Facebook sont des géants publicitaires qui bénéficient de leur contenu journalistique. Le professeur de journalisme à l’Université du Québec à Montréal Jean-Hugues Roy a calculé que 20 % du contenu le plus populaire sur Facebook au Canada provenait des médias d’information. Or, plus l’utilisateur passe du temps sur Facebook (notamment grâce au contenu journalistique), plus Facebook sait ce qu’il aime, et plus Facebook peut lui vendre de la publicité ciblée.

« Ce qui vaut très cher [sur Facebook], c’est la présence de nos yeux qui lisent un message », dit Pierre Larouche, professeur de droit de la concurrence à l’Université de Montréal. « Facebook maintient l’attention de la personne et la capacité de lui passer des messages publicitaires [avec du contenu journalistique de qualité]. Facebook dit qu’il envoie un paquet de gens vers les sites des médias, mais les gens retournent ensuite sur Facebook [après la lecture]. Ce n’est pas ça qui va aider les journaux à regarnir leurs coffres, d’autant qu’une partie importante de l’argent publicitaire est sortie des médias pour aller vers Facebook et Google. » Selon un groupe de recherche de l’Université Carleton, Facebook et Google représentent 80 % de la publicité en ligne et 45 % de la publicité dans les médias en 2019.

Pourquoi Facebook ne veut-elle pas payer ?

L’entreprise de Mark Zuckerberg estime ne pas faire d’argent avec le contenu journalistique, qui correspond à 4 % du contenu sur le fil d’actualité des utilisateurs. Certes, le contenu journalistique – tout comme n’importe quel contenu – permet de mieux cerner chaque utilisateur/client de Facebook pour lui vendre de la publicité. Mais l’algorithme pourrait très bien cerner l’utilisateur/client sans les nouvelles, fait valoir l’entreprise.

Facebook a essuyé plusieurs critiques cette semaine en bannissant le contenu journalistique de ses plateformes en Australie. Mais au sein de la communauté techno, beaucoup pensent que Facebook a raison sur le fond.

« Facebook a raison dans ce cas-ci », dit Michael Geist, professeur de droit de l’internet à l’Université d’Ottawa. « Facebook ne publie pas les contenus, ce sont plutôt les médias ou les utilisateurs qui le font sur leur page. La publicité est passée des médias d’information à Facebook, mais ça n’a rien à voir [avec le contenu journalistique sur Facebook]. C’est parce que l’offre publicitaire de Facebook est meilleure et plus précise pour les annonceurs. »

« Est-ce que Vidéotron devrait payer pour l’utilisation d’un contenu parce qu’on a utilisé son réseau ? Non », illustre Chris Arsenault, associé de la firme montréalaise de capital de risque iNovia. « Je comprends que la question est délicate, mais si c’est l’utilisateur qui relaie le contenu, Facebook ne devrait pas payer les médias. »

Pourquoi Google a-t-il accepté de payer ?

De son côté, Google a conclu des ententes avec des médias australiens, dont le plus grand groupe de médias du pays, News Corp., qui appartient à Rupert Murdoch. Le seuil de redevances obtenu par News Corp. n’a pas été dévoilé. De façon générale, Google entretient des liens commerciaux plus étroits avec les médias que Facebook. « Parce qu’il a intérêt à avoir la collaboration des médias, il a une attitude plus conciliatrice », dit le professeur Pierre Larouche.

Doit-on réglementer Facebook ?

L’épisode de cette semaine en Australie amène vers un autre débat : doit-on réglementer Facebook en raison à la fois de sa position dominante comme réseau social et de l’importance des réseaux sociaux dans la société ?

D’autres industries importantes sont réglementées. Au Canada, par exemple, la plupart des stations de radio et les chaînes de télé ne pourraient pas débrancher les nouvelles en raison de leurs modalités de licences.

« Ça montre à quel point c’est important de réglementer un monopole », dit John Hinds, de Médias d’info Canada. « Le fait que Facebook peut avoir autant d’impact montre que Facebook a trop de pouvoir. »

« On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, dit le professeur Pierre Larouche. Si un réseau social joue un rôle central dans une société et qu’il n’y a pas de concurrence, peut-être qu’il ne devrait pas prendre de décisions seul. »