Imaginez si, ce matin, vous décidiez de faire une petite recherche « Google » pour trouver de l’information sur, disons, le couvre-feu et qu’aucun article de médias québécois n’apparaissait dans vos résultats.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Pas de Presse, pas de Devoir, pas de Montreal Gazette…

Comme s’ils n’existaient pas.

C’est ce qui est arrivé cette semaine à certains utilisateurs de Google en Australie.

Et ce n’est pas un hasard ni une anomalie du moteur de recherche.

Google l’a admis et expliqué ainsi au Sydney Morning Herald : « Nous menons actuellement quelques expériences qui vont toucher environ 1 % des utilisateurs de recherches Google en Australie, pour mesurer les impacts des entreprises d’information sur les recherches Google et vice versa. »

Si cette phrase vous semble peu claire, ne me reprochez pas ma piètre traduction. Ce n’est guère plus limpide en anglais : We’re currently running a few experiments that will each reach about 1 per cent of Google Search users in Australia to measure the impacts of news businesses and Google Search on each other.

Donc Google mesure. Essaie de comprendre le lien entre son moteur de recherche et l’utilisation que les gens en font pour aller chercher de la nouvelle.

Pourquoi ?

Parce que l’entreprise américaine est actuellement au milieu d’un sérieux bras de fer avec le gouvernement (et les médias) de l'Australie, au sujet des profits qu’elle engrange grâce à sa capacité de diffuser ces contenus.

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Tout a commencé au printemps dernier, alors que la pandémie faisait chuter dramatiquement les revenus publicitaires des médias partout dans le monde. C’est là que le gouvernement australien a annoncé qu’il allait demander à Facebook et à Google de partager leurs revenus publicitaires avec les médias traditionnels. Pourquoi ? Parce que ces sites utilisent les contenus produits par ces entreprises et en profitent publicitairement parlant.

L’approche australienne est différente de l’approche française, pionnière dans le dossier. En France, on a décidé en 2019 d’imposer une taxe de 3 % sur le chiffre d’affaires des géants du numérique. La mesure a soulevé l’ire des entreprises visées, et aujourd’hui, les États-Unis menacent de représailles les sociétés françaises, notamment celles qui exportent beaucoup au pays de Sex and the City, dans le secteur de la mode et du luxe.

En Australie, on a opté pour le dialogue, la négociation. Le gouvernement demande à Google et Facebook précisément de trouver avec les producteurs de contenu de nouvelles australiens une façon de partager leurs revenus. Selon le projet déposé avant Noël, il leur donne trois mois pour trouver une solution ensemble. Sinon l’affaire ira en arbitrage. Le gouvernement prévoit aussi une punition ultime pour les deux géants numériques, s’il s’avérait qu’ils sont incapables de négocier de bonne foi : une amende équivalant à 10 % du chiffre d’affaires de l’entreprise en Australie.

Google et Facebook trouvent que cette approche n’est pas la bonne, mais le gouvernement australien le répète et l’a dit encore cette semaine en voyant se déployer l’« expérience » de Google : il n’entend pas céder.

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En lisant sur la situation jeudi matin dans les médias australiens, j’ai pensé à deux choses.

D’abord à la chanson du groupe australien Midnight Oil, Beds Ae Burning, qui demandait, déjà en 1987, la restitution de terres aborigènes, occupées par les colons britanniques depuis leur arrivée en Australie. Cette chanson parle d’une situation aussi terrible que précise, mais ce qu’elle nous fait aussi comprendre, c’est que des tas de gens vivent grâce à ce qui ne leur appartient pas et devraient comprendre que c’est illégitime. Et c’est là, le lien, je trouve, avec le conflit actuel entre les producteurs de contenu et les géants numériques. Ces derniers vivent en utilisant leurs savoirs technologiques, certes, mais en puisant des ressources qui ne leur appartiennent pas : les contenus produits par des créateurs de partout.

L’autre chose à laquelle cette histoire m’a fait penser, c’est au jour de l’An. Chaque année, les reportages du 1er janvier nous rappellent que les Australiens sont les premiers à vivre un changement qui se rendra chez nous, 14 heures plus tard.

Et ce qui se passe actuellement en Australie, ce bras de fer, on devrait le vivre ici aussi, sous peu.

Le gouvernement Trudeau, par l’entremise de son ministre Steven Guilbeault, a fait savoir que lui aussi entendait agir pour récupérer de l’argent des géants technos en déposant un projet de loi très bientôt.

Le ministre appuie ses collègues australiens et a dit aussi ne pas craindre le bullying des plateformes numériques. En plus des expériences de Google, il y a les menaces de Facebook qui envisage de bloquer la diffusion des contenus de médias traditionnels sur son site.

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Ce qui est de plus accablant dans toute cette histoire, c’est que ça arrive en pleine pandémie et en plein traumatisme post-Trump, deux réalités qui ne pourraient illustrer plus clairement la nécessité, pour chaque pays où les GAFA – Google, Apple, Facebook et Amazon – sont installés, d’avoir une presse libre, indépendante et professionnelle, en santé, capable de transmettre rapidement et efficacement de vraies nouvelles à des populations qui en ont besoin.

Ça devrait, normalement, être un moment de collaboration entre les Facebook et Google et les médias traditionnels pour que tous puissent s’assurer, ensemble, que la vie démocratique et la santé des populations ne sont pas mises en péril par la peste destructrice des fausses nouvelles.

Depuis le début de la pandémie, des centaines de personnes ont perdu leur emploi à cause des difficultés financières des médias. Le gouvernement a depuis rajusté le tir, avec différentes mesures fiscales et de l’aide directe, pour leur permettre de se sortir la tête de l’eau. Mais rien n’est plus coulé dans le béton.

La perte des revenus publicitaires au profit des plateformes numériques est une réalité incontournable. La brèche doit être colmatée et la redistribution rajustée de façon équitable.

Il est bon pour les médias traditionnels d’avoir du trafic grâce aux plateformes, mais celles-ci ont besoin de bon contenu pour être pertinentes.

Il est temps que les géants réalisent qu’en avançant dans toute leur immensité, sans regarder qui ils écrasent, ils risquent de tout détruire.