Permettra-t-on aux stations de radio francophones au Québec de réduire presque de moitié la diffusion de musique francophone sur leurs ondes ?

Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

Après cinq ans d’attente, le débat est relancé. Et l’ADISQ, qui représente l’industrie musicale, s’opposera fermement à toute diminution importante des quotas de musique francophone à la radio, tout comme l’Union des artistes du Québec. En 2015, les principaux propriétaires de stations de radio musicales demandaient au CRTC de faire passer les quotas de musique francophone de 65 % à 35 % de la musique diffusée. Une demande « totalement irrecevable », selon l’ADISQ, qui plaidera pour le maintien des quotas.

« C’est un dossier primordial pour nous en raison de l’importance que la radio peut jouer dans la vie des artistes, dit Solange Drouin, directrice générale de l’ADISQ, en entrevue avec La Presse. L’objectif est même de raffiner les quotas, de les rendre plus efficaces. Encore aujourd’hui, la radio demeure un outil de découvrabilité et de mise en valeur des artistes qui est encore très performant. Si on diminue l’exposition [de la musique francophone], moins d’artistes vont en bénéficier. »

Selon l’Union des artistes, les quotas de musique francophone semblent « plus que jamais nécessaires pour soutenir les artistes » francophones au pays.

Depuis 2006, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), l’organisme qui réglemente la radio, la télé et les télécoms, exige des stations de radio musicales francophones au Québec qu’elles diffusent 65 % de musique francophone la semaine (entre 6 h et minuit), incluant 55 % de musique francophone aux heures de grande écoute (6 h-18 h).

En 2015, alors que le CRTC voulait réviser sa politique, les propriétaires de stations de radio musicales – incluant Bell Média (Énergie, Rouge FM), Cogeco Média (Rythme FM, Planète) et Leclerc Communications (WKND, BVLD) – ont demandé de réduire le quota de musique francophone de 65 % à 35 %. Les stations de radio faisaient valoir qu’un quota de 35 % (qui serait élargi au week-end) refléterait davantage les « goûts, intérêts et attentes des auditeurs francophones ». En 2014, la musique francophone représentait 32 % des albums achetés par les Québécois et 35 % des albums les plus vendus au Québec.

« Le temps est venu, croyons-nous, de mettre le consommateur, l’auditeur de la radio de langue française, au cœur des préoccupations du [CRTC] et d’adopter un cadre réglementaire qui soit en phase avec ses habitudes de consommation de la musique, qui respecte ses goûts musicaux et réponde à ses attentes légitimes », écrivait le regroupement de stations de radio (incluant Bell Média, Cogeco Média et Leclerc Communications) dans son mémoire au CRTC en septembre 2015.

Les auditeurs invités à donner leur avis

Le CRTC devait d’abord trancher la question au début de l’année 2016. Pour des raisons différentes, l’audience a été repoussée plusieurs fois. Jeudi – soit environ cinq ans plus tard –, le CRTC a annoncé qu’il relance son examen du cadre réglementaire de la radio commerciale AM et FM (les stations de CBC et Radio-Canada sont exclues de cet examen). Les auditeurs sont invités à donner leurs commentaires sur la radio au CRTC et à répondre à un sondage en ligne d’ici le 26 novembre.

Au Québec, la question des quotas de musique francophone à la radio sera l’un des principaux enjeux de l’examen du CRTC, qui devrait normalement rendre sa décision en 2021.

Bell Média, Cogeco Média et Leclerc Communications ont préféré jeudi ne pas indiquer quelles seraient leurs demandes respectives pour les quotas de musique francophone. Ils ne sont pas tenus par leur demande de 2015 de réduire les quotas de 65 % à 35 %. Ils ont jusqu’au 1er février pour faire leurs suggestions au CRTC.

L’ADISQ s’attend à ce que les stations de radio demandent des allègements réglementaires et une diminution des quotas de musique francophone. En 2015, l’ADISQ et l’Union des artistes avaient suggéré de diminuer le quota général de musique francophone de 65 % à 60 %, à condition que le 5 % réduit soit consacré à de la musique locale anglophone ou d’autres langues (ex. : langues autochtones, espagnol, etc.) et que le quota de 55 % aux heures de grande écoute soit élargi aux week-ends.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul ?

Les audiences du CRTC sur la radio privée surviennent alors que le gouvernement Trudeau a présenté un projet de loi qui ferait en sorte de forcer les webdiffuseurs de musique à être réglementés eux aussi et à devoir financer la musique canadienne (y compris la musique francophone).

L’ADISQ, qui a applaudi ce projet de loi, ne veut toutefois pas qu’il serve d’excuse pour réduire les obligations des médias traditionnels comme les stations de radio. « Le secteur de la musique n’allait pas très bien avant la pandémie. Ce n’est pas parce qu’on ajoute de l’argent [des webdiffuseurs] qu’on doit en enlever ailleurs », dit Solange Drouin, de l’ADISQ.

L’ADISQ demandera aussi une majoration du financement de la musique par les stations de radio, qui consacrent actuellement 0,75 % de leurs revenus à financer la musique canadienne par leurs contributions financières à divers fonds.