Bell est prête à payer 20 millions pour acheter V et s’engage à augmenter la production de nouvelles. Mais la somme engagée ne permettra vraisemblablement pas à Investissement Québec (IQ), à la Caisse de dépôt et placement et au Fonds de solidarité FTQ de récupérer leur mise de 22,5 millions dans le Groupe V Média.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Dans un document déposé hier au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui devra tenir des audiences publiques et approuver la transaction, Bell indique avoir offert 20 millions pour la chaîne V. Cette chaîne perd environ 3,5 millions par an, mais elle est en pratique la seule chaîne généraliste francophone disponible, et Bell Média en cherche justement une pour concurrencer Québecor, qui possède le réseau TVA.

Groupe V Média — dont l’actionnaire de contrôle est Maxime Rémillard — continuera d’être propriétaire de ses deux chaînes spécialisées ELLE Fictions (anciennement MusiquePlus) et MAX. Mais en vertu de l’entente, c’est Bell Média qui fournirait les services techniques et de publicité à Groupe V Média. Il y aurait donc des pertes d’emplois à prévoir au sein de Groupe V Média, qui compte 165 employés actuellement.

Cependant, pour convaincre le CRTC d’approuver la transaction, Bell Média s’engage à rapatrier les nouvelles télé en production interne et à augmenter les nouvelles locales de 45 minutes à 90 minutes par jour la semaine à Montréal et Québec (la hausse serait de 45 minutes à 60 minutes à Trois-Rivières, Sherbrooke et Saguenay). Le principal bulletin d’information de V est diffusé actuellement en semaine à 23 h 30. Le week-end, il y aurait 30 minutes de nouvelles locales par jour.

Pour la programmation télé, Bell ne propose pas d’investissements supplémentaires en contenu canadien dans ses conditions de licence.

Une sortie honorable pour Rémillard

L’annonce hier du prix de la transaction (20 millions) signifie que Maxime Rémillard, qui avait acheté V (TQS à l’époque) au coût de 7,5 millions en 2008, obtient une sortie relativement honorable sur le plan financier.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Maxime Rémillard

Groupe V Média avait acheté ses deux chaînes spécialisées pour 15 millions (à Bell Média, ironiquement) en 2014. Au même moment, il avait accueilli des actionnaires minoritaires : la Caisse de dépôt (15 %), Investissement Québec (15 %) et le Fonds de solidarité FTQ (15 %). Chacun avait payé 7,5 millions pour obtenir 15 % de Groupe V Média, alors évalué à 50 millions.

Cette évaluation de 50 millions en 2014 ne tient vraisemblablement plus actuellement. Des trois chaînes, la généraliste V était celle qui valait le plus cher, car les licences de chaînes généralistes sont rares, et Bell Média en cherchait une pour rivaliser avec Québecor. En comptant une valeur de 20 millions pour V et 15 millions pour les deux chaînes spécialisées (soit le prix payé en 2014), on arrive donc à une valeur de 35 millions pour Groupe V Média.

Et encore, il est loin d’être évident que Groupe V Média parviendrait à obtenir 15 millions ou plus pour ses deux chaînes spécialistes. Tout d’abord, il faut un acheteur. Groupe TVA et Bell Média peuvent difficilement les acheter en raison d’enjeux de concurrence, et Corus n’est pas intéressée par la télé francophone (elle cherche à vendre ses propres chaînes). En plus, ELLE Fictions et MAX sont déficitaires : elles ont généré des pertes de 2,3 millions chacune en 2017-2018. En guise de comparaison, Québecor a payé cette année 21 millions pour deux chaînes spécialisées de Groupe Évasion (Évasion et Zeste). La chaîne Évasion génère des profits de 2,1 millions par an ; les états financiers de Zeste ne sont pas disponibles.

Dans le contexte économique difficile des médias, il sera presque impossible pour le trio d’investisseurs institutionnels québécois de reprendre leur mise de 22,5 millions investie en 2014.

« Investissement Québec est fier de faire équipe […] dans Le Groupe V Médias, un joueur clé des télécommunications. Ce secteur occupe une place de choix dans notre économie et il contribue au rayonnement du Québec à travers le monde », a indiqué IQ par courriel.

« La transaction représente la meilleure solution présentement disponible pour maintenir le plus d’emplois possible, tout en tenant compte de l’intérêt de nos actionnaires », a indiqué le Fonds de solidarité FTQ. 

La Caisse de dépôt n’a pas voulu commenter hier son investissement dans Groupe V Média.

Un contexte difficile

C’est justement le contexte économique difficile des médias qui fait en sorte que le CRTC doit approuver la transaction, font valoir Groupe V Média et Bell Média. « Groupe V Média a perdu près de 7 millions de dollars [avec la chaîne V en deux ans], et d’autres pertes sont prévues pour l’année de radiodiffusion en cours. Pour un petit exploitant indépendant dans le marché québécois, ces pertes sont insoutenables et ont commencé à avoir une incidence sur les autres services », écrit Bell Média au CRTC.

Côté concurrence, Bell Média fait valoir au CRTC que même en faisant l’acquisition de V, l’entreprise aurait une part d’écoute de 22 % en télé francophone. Groupe TVA (Québecor) détient 37 % des parts d’écoute en télé francophone, indique Bell. Les concurrents de Bell Média, Québecor en tête, auront sans doute un son de cloche différent lors des audiences publiques du CRTC en février. Bell Média demande au CRTC de ne pas augmenter les obligations réglementaires des chaînes francophones de Bell Média et de V en matière de contenu canadien (35 % des revenus).