Il faudra vigoureusement redresser la barre pour assurer la survie des journaux du Groupe Capitales Médias. Encore. Et le régime de retraite sera fort probablement au cœur des sacrifices que devront faire les employés.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Personne n’y échappera, pas même les 840 retraités actuels du Groupe Capitales Médias, qui verront leurs chèques mensuels de retraite amputés de 25 %, selon toute vraisemblance*.

Pour mieux comprendre, jetons un œil sur les chiffres. Quand Martin Cauchon a acheté Le Soleil, La Tribune et les autres journaux régionaux de Gesca, en 2015, l’entreprise empochait des revenus de publicité annualisés de 71 millions et était profitable. Cette année, ce sera moitié moins, à 35 millions, selon les documents du syndic de faillite PwC**.

Depuis 2015, l’entreprise a fait des compressions importantes pour combler le trou et boucler son budget. Néanmoins, les difficultés financières sont telles que Capitales Médias se dirige, cette année, vers une perte d’exploitation de quelque 9 millions, après des pertes de 5,6 millions l’an dernier et de 4,8 millions l’année précédente. D’où le recours à la Loi sur la faillite.

Et ce n’est pas fini. 

Non seulement le rouleau compresseur des Google, Facebook et autres continuera de faire son œuvre, mais il faut aussi s’attendre à un déclin cyclique des revenus publicitaires quand arrivera une récession.

Oui, l’argent des gouvernements aidera, oui, les dons du public seront bienvenus, mais il faudra, encore, réduire les coûts, inévitablement. Et comme les salaires et avantages sociaux représentent 45 % des dépenses de l’organisation…

Comment réduire principalement les coûts sans perdre les meilleurs journalistes qui font vivre l’entreprise ? On peut penser à une fusion de certains journaux régionaux, avec des sous-sections sur Trois-Rivières et Sherbrooke dans Le Soleil, par exemple.

Il sera aussi probablement question, à moyen terme, de troquer totalement le papier pour une formule internet, accessible moyennant un abonnement payant. Le pari sera audacieux : bien qu’il permette d’économiser des frais d’impression et de distribution, il pourrait faire fuir les vieux abonnés du papier, encore très nombreux.

Retraite : déficit de 65 millions

Mais une chose paraît claire : pour investir dans l’organisation, un repreneur exigera fort probablement de mettre fin aux coûteux régimes de retraite à prestations déterminées (PD), qui touchent les deux tiers des 485 employés (les autres sont à cotisations déterminées).

Hier, en commission parlementaire, l’actuel PDG de Groupe Capitales Médias, Claude Gagnon, a justement indiqué que le déficit actuariel des régimes de retraite s’élevait à 65 millions cette année et qu’il s’agissait d’un enjeu majeur pour le repreneur.

Ce déficit de 65 millions correspond aux sommes que l’organisation doit combler dans l’avenir pour permettre aux employés actuels à régime PD et aux retraités de toucher les prestations de retraite promises. Compte tenu de l’actif accumulé, le taux de solvabilité des quatre régimes oscille entre 75 et 78 %, a confirmé M. Gagnon.

Ainsi, si l’entreprise fait faillite, les employés PD n’auront droit qu’à 75 à 78 % de ce qui leur est dû. Dit autrement, ils écoperaient d’une coupe de quelque 25 % de leurs prestations prévues à la retraite. Quant aux 840 retraités, ce sera carrément leurs chèques mensuels qui seraient réduits de 22 à 25 % pour le reste de leur vie.

Les syndiqués pourraient avoir le réflexe de s’opposer, d’exiger du repreneur qu’il respecte intégralement les ententes passées, mais compte tenu de la situation, ce sera un pensez-y-bien, puisque l’autre possibilité, ce sera la fermeture et la perte des emplois, en plus du régime de retraite.

Au mieux, le repreneur pourrait mettre fin au régime actuel et faire une croix sur le déficit de 65 millions, mais proposer, en échange, un nouveau régime pour les employés, beaucoup plus léger. 

Chaque année, les quatre régimes de retraite actuels du groupe coûtent environ 4 millions à Capitales Médias, selon mes estimations, une fortune dans le contexte.

La proposition du repreneur pourrait être, par exemple, un REER collectif, un régime à cotisations déterminées pour tous ou un régime à prestations cibles. Dans l’état actuel des choses, ça risque d’être très léger, un peu comme au Devoir. Et ça ne changera rien pour les retraités actuels : leurs rentes seront dégonflées de 22 à 25 %.

Légalement, un repreneur qui achèterait l’actif du groupe ne serait pas tenu d’assumer les obligations passées des régimes (le déficit de 65 millions), selon mes renseignements. Il lui sera très difficile, cependant, de ne pas respecter les accréditations syndicales, les conventions collectives et les dispositions futures des régimes de retraite, en raison de l’article 45 du Code du travail.

Le moyen de contourner ce problème serait de faire une offre qui serait conditionnelle à la terminaison des régimes de retraite et à l’implantation d’un nouveau régime minceur (ou à pas de régime du tout), après négociations avec les syndicats.

C’est exactement ce qui s’est produit en 2012 avec l’usine de papier White Birch Stadacona, de Québec. Le propriétaire a protégé l’entreprise de la faillite en recourant à la Loi, et le repreneur a fait une offre d’achat conditionnelle à la terminaison du régime à prestations déterminées, en plus de s’entendre avec le syndicat Unifor pour l’établissement d’un nouveau régime.

Voyant leurs prestations amputées de 30 %, les retraités ont contesté, poursuivant même le syndicat Unifor. Or, mauvaise nouvelle pour les retraités : ils ont perdu en Cour supérieure en mai 2018. Leur cause est en appel.

Consultez le jugement

Bref, bien des remous à venir pour les employés et retraités de Groupe Capitales Médias.

* Le groupe compte 650 retraités qui étaient syndiqués et 190 retraités non syndiqués, dont les ex-cadres.
** Les revenus totaux annualisés, qui incluent les revenus d’abonnement, avoisinaient les 119 millions en 2015, pour un bénéfice d’exploitation annualisé de 8,6 millions. En 2019, les revenus projetés sont de moins de 70 millions et la perte attendue, de quelque 9 millions.