(Québec) Deux importantes entreprises médiatiques du Québec, Cogeco et Québecor, sont en discussion avec Groupe Capitales Médias (GCM) pour acheter en partie ou en totalité ses journaux régionaux, selon ce qu’a appris La Presse.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

GCM, qui détient six quotidiens régionaux d’importance au Québec (La Voix de l’Est, Le Nouvelliste, La Tribune, Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien), du Saguenay à l’Outaouais, connaît des difficultés financières qui mettent en péril ses activités. Une source gouvernementale nous a affirmé hier que « le patient est dans le coma ».

Québec devrait annoncer d’ici une dizaine de jours quelques millions pour éviter que GCM ne fasse faillite, a aussi appris La Presse. L’entreprise souhaitait obtenir de 4 à 5 millions. La somme accordée serait toutefois moindre, a indiqué notre source.

En matinée, hier, le 98,5 FM, station du groupe Cogeco, avançait de son côté que les finances de l’entreprise étaient si serrées qu’elle n’était pas assurée de maintenir ses activités d’ici au début d’une commission parlementaire sur l’avenir des médias d’information, le 26 août.

Au gouvernement Legault, on comprend que Groupe Capitales Médias est à vendre, en tout ou en partie. Hier, TVA Nouvelles a rapporté que Québecor discutait avec GCM pour acheter les six quotidiens de l’entreprise. Québecor n’a pas rappelé La Presse. Selon nos informations, Cogeco s'intéresse à quelques journaux. La direction de l’entreprise a refusé de commenter cette information.

Dans le cas du Droit, de La Tribune et de La Voix de l’Est, Québec croit qu’il pourrait y avoir un intérêt des communautés locales pour soutenir leurs journaux.

Cauchon tente de calmer le jeu

Le président de GCM, Martin Cauchon, a envoyé hier en fin de journée un message à l’ensemble de ses employés, « question de calmer un peu le jeu ». Dans sa lettre, obtenue par La Presse, il a confirmé que l’entreprise assurait ces derniers temps « une gestion serrée de sa trésorerie », mais qu’elle était loin d’être la seule « à devoir agir ainsi ». La lettre est datée du mardi 13 août.

« Je suis personnellement confiant en l’avenir. Nos quotidiens sont là pour rester. Nous travaillons d’arrache-pied pour mettre en place des solutions qui assureront la pérennité de nos journaux », a écrit M. Cauchon. Ce dernier n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

À son arrivée à la réunion du Conseil des ministres, hier, François Legault s’est dit « ouvert » à ce qu’il y ait une « période d’ajustement » pour assurer la survie de journaux régionaux, le temps que le gouvernement dépose un programme d’aide universel aux médias d’information.

On veut qu’il y ait de l’équité. Que ce qu’on offre à Capitales Médias, qu’on soit capable aussi de l’offrir à d’autres médias comparables.

François Legault, premier ministre du Québec

Un peu plus tôt, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, avait affirmé qu’il n’était « pas question de garrocher de l’argent de façon catastrophique en urgence pour sauver un média ». M. Legault a toutefois corrigé le tir. « S’il y a encore quelques mois devant nous avant qu’on dépose le programme, [on doit réfléchir à] ce qu’on peut faire pendant cette période pour s’assurer qu’on garde les journalistes et les annonceurs [chez Groupe Capitales Médias] », a-t-il précisé.

« Je m’attends à ce que le gouvernement ait besoin de faire un chèque », a dit le premier ministre au sujet de la crise des médias qui bouleverse l’ensemble de l’industrie.

Une commission parlementaire fort attendue

Dans la semaine du 26 août, les parlementaires entendront les différents groupes de presse du Québec et divers acteurs du secteur de l’information en commission parlementaire. L’objectif de l’exercice est d’assurer la survie des médias d’information dont les revenus publicitaires s’étiolent au profit des géants américains du web (Facebook, Google, etc.).

Le Centre d’études sur les médias (CEM) a publié plus tôt ce mois-ci un rapport sur l’état des médias au Québec, rappelant que « les médias, dans leurs formes traditionnelles, sont en crise ».

« Alors que les contenus des entreprises d’ici sont plus accessibles et souvent plus consultés que jamais, celles-ci se retrouvent privées de l’essentiel de leurs sources de revenus traditionnelles. Les contenus médiatiques sont récupérés par les plateformes numériques souvent étrangères, dont les moteurs de recherche et les réseaux sociaux », a écrit le chercheur Daniel Giroux.

C’est affolant. […] Ça prend des mesures d’urgence. Ça prend un plan d’urgence. Ça prend une politique [qui] reconnaisse [qu’il est fondamental] qu’on ait une diversité de l’information.

Christine St-Pierre, députée libérale et ex-journaliste

« Est-ce que ça prend un investissement de l’État [pour aider Groupe Capitales Médias] ? Si l’État considère que c’est important d’occuper son territoire, je pense que oui », a ensuite déclaré le député péquiste Harold LeBel.

Le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux, a pour sa part affirmé hier que « si la survie à court terme de Groupe Capitales Médias est menacée, le gouvernement doit immédiatement donner un coup de main ».

« Les gens pensent parfois qu’ils n’ont pas besoin de leurs journaux parce qu’ils ont les nouvelles sur internet… C’est comme dire que je n’ai pas besoin d’agriculture parce que j’ai un supermarché. Ça ne marche pas », a-t-il ajouté.

« La chose qu’il faut éviter, c’est que des journaux ferment. Parce que s’ils ferment, ça ne rouvrira pas », a prévenu de son côté le président de la CSN, Jacques Létourneau.

À Ottawa, le bureau du ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, a rappelé hier que « la crise des médias est réelle et [que] des milliers d’emplois sont en jeu ». « C’est pour ça qu’on a annoncé 600 millions de dollars pour appuyer le journalisme indépendant. Le gros de cet argent va être disponible rapidement et va être rétroactif jusqu’au 1er janvier 2019. Tous les partis doivent s’engager à maintenir cette aide, parce que sans elle, c’est la survie de plusieurs médias qui est en péril. Il y a urgence, parce que sans journalisme, il n’y a pas de démocratie. »

— Avec Tommy Chouinard et Fanny Lévesque, La Presse