Alors que ça joue dur entre le Groupe TVA et Bell au sujet des redevances versées aux chaînes par les distributeurs, un autre phénomène secoue les télés sportives au Québec : de plus en plus de clients les abandonnent, ce qui affecte significativement leurs finances.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

En 2017-2018, RDS (Bell Média) et TVA Sports (Groupe TVA) ont chacune perdu environ 8,5 % de leurs abonnés par rapport à l’année précédente, selon des chiffres publiés par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). 

Résultat : TVA Sports continue d’être lourdement déficitaire, perdant 21,8 millions de dollars entre septembre 2017 et août 2018 (avant impôts et intérêts), contre 21,5 millions l’année précédente. TVA Sports est de loin la chaîne de télé spécialisée la plus déficitaire au Québec. 

Quant à RDS, ses profits (avant impôts et intérêts) ont diminué d’environ 50 %, passant de 26,4 millions en 2016-2017 à 13,7 millions en 2017-2018. RDS cède ainsi son titre de chaîne de télé spécialisée la plus rentable au Québec à Canal D.

Entre 2015 et 2018, RDS a perdu 611 000 abonnés (- 19,4 %) et TVA Sports, 332 000 abonnés (- 16,7 %).

Depuis plusieurs années, le phénomène du débranchement du câble (le cord cutting) touche le milieu de la télé. Un certain nombre de personnes se désabonnent de la télé spécialisée au profit des services de divertissement en continu (par exemple : Netflix, Club illico, CraveTV). Certains abonnés à la télé spécialisée réduisent aussi la taille de leur forfait (le cord shaving).

Ce phénomène touche tous les types de télé spécialisée, mais il semble plus important chez les télés sportives. À titre d’exemple, les cinq chaînes spécialisées non sportives les plus rentables au Québec ont toutes perdu des abonnés en 2017-2018 : Canal D (- 6,7 %), Super Écran (- 3,9 %), Canal Vie (- 5,8 %), Séries+ (- 6,8 %) et LCN (- 4,6 %).

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Les finances des télés sportives

Selon une étude de la firme de consultation Communications Management citée par le Huffington Post, environ 45 % des foyers composés de gens de 30 ans et moins ne sont pas abonnés à la télé spécialisée.

La perte d’abonnés est importante pour les finances de RDS et de TVA Sports. Les deux chaînes ont de lourds contrats de droits télé à long terme avec les ligues sportives. Elles paient généralement le même prix pour les droits télé, peu importe leur nombre d’abonnés. 

C’est beaucoup plus compliqué pour ces chaînes de rentabiliser de tels contrats en perdant des abonnés – à moins de négocier avec les distributeurs télé pour hausser les redevances par abonné (et donc, éventuellement, hausser la facture mensuelle des abonnés de la télé).

Par exemple, RDS s’est engagée à payer quelque 60 millions au Canadien de Montréal pour ses droits télé régionaux (environ 60 matchs par an) jusqu’à la fin de la saison 2025-2026. De son côté, TVA Sports s’est engagée à payer environ 60 millions par an pour les droits de télé nationaux de la Ligue nationale de hockey (ce qui inclut 20 matchs par an du Canadien et toutes les séries éliminatoires) jusqu’à la fin de la saison 2025-2026.

La chaîne RDS Info, qui dispose d’une licence distincte de celle de RDS, a perdu 5,7 millions en 2017-2018, ce qui la place au deuxième rang pour le déficit financier chez les chaînes spécialisées francophones – RDI est troisième avec des pertes de 2,6 millions.

« RDS continue de très bien performer dans le contexte actuel de l’industrie des médias qui subit une pression constante, notamment en raison de la présence de gros joueurs internationaux dans notre marché et de l’augmentation des coûts d’acquisition de contenus, a indiqué Bell Média par courriel. Les performances des équipes locales ont également un impact sur les variations des résultats financiers des chaînes sportives. » En 2017-2018, le Canadien avait connu une saison très difficile et avait été exclu très rapidement de la course aux séries.

Le Groupe TVA n’a pas répondu à La Presse.

Différend entre Québecor et Bell

En avril dernier, Québecor a laissé planer la possibilité de la fermeture de TVA Sports, sa chaîne sportive créée en 2011, si elle n’obtenait pas de meilleures redevances de la part du distributeur télé Bell. Sans « tarifs raisonnables », « les probabilités de la fermeture de TVA Sports sont très élevées », avait indiqué Pierre Karl Péladeau, président et chef de la direction de Québecor. 

TVA Sports avait bloqué son signal à Bell Télé au début des séries éliminatoires de la LNH en raison d’un différend sur les redevances, mais le CRTC a forcé le retour du signal afin de respecter les règles en vigueur. Québecor conteste cette décision du CRTC devant les tribunaux fédéraux.

Québecor estime que le distributeur Bell Télé devrait payer à TVA Sports une redevance mensuelle de 5 $ par abonné (comme le font d’autres distributeurs télé), au lieu de 3,59 $ comme c’est le cas actuellement. Or, les chiffres montrent que même avec une redevance de 5 $ par mois, les problèmes financiers de TVA Sports seraient loin d’être réglés.

TVA Sports compte environ 400 000 abonnés chez Bell Télé, soit environ le quart des abonnés de TVA Sports. Avec une hausse de redevance de 1,50 $ par mois par abonné, TVA Sports obtiendrait environ 7,2 millions de revenus de plus par an. En 2017-2018, les pertes de TVA Sports seraient ainsi passées de 21,9 millions à 14,7 millions.

Hausse des profits chez Sportsnet

Du côté anglophone, les finances des chaînes sportives se portent mieux. La chaîne Sportsnet de Rogers, qui est le diffuseur officiel de la Ligue nationale de hockey, tout comme TVA Sports, a vu ses profits passer de 106 millions à 131 millions en 2017-2018. TSN, propriété de Bell Média, a par contre vu ses profits diminuer de 118 millions à 80 millions. TSN et Sportsnet ont perdu respectivement 4,0 % et 4,7 % de leurs abonnés au cours de la dernière année en 2017-2018.

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Les chaînes spécialisées francophones les plus rentables