(New York) Frappées par un tour de vis réglementaire dans leur pays, les sociétés chinoises cotées à Wall Street dévissent en Bourse, boudées par certains investisseurs échaudés, dans un climat géopolitique incertain.

Thomas URBAIN Agence France-Presse

Le titre du « Uber chinois » Didi Chuxing a abandonné mardi 18,9 %, plombé par une série d’annonces de l’Autorité chinoise de surveillance de la cybersécurité, qui a successivement ouvert une enquête, interdit à la société d’accepter de nouveaux utilisateurs et sommé les plateformes d’applications de retirer Didi de leur offre.

En cause, selon le régulateur, une « violation grave de la réglementation en matière de collecte des données des utilisateurs ». Didi a promis des « rectifications ».

Deux autres groupes chinois cotés à Wall Street, Full Truck Alliance (fret et réservation de camions) et Kanzhun (recherche d’emploi), eux aussi objet d’une enquête du régulateur national, ont perdu respectivement mardi 6,4 % et 15,9 %.

« Le risque réglementaire en Chine est une réalité », a commenté Nicholas Borst, responsable de la recherche sur la Chine pour la société d’investissement Seafarer Capital Partners. « Et je pense que les investisseurs commencent à prendre ça en compte. »

L’histoire des sociétés chinoises à Wall Street a vraiment commencé en septembre 2014 avec la cotation du géant du commerce en ligne Alibaba.

Les investissements directs de capitaux étrangers au capital de ces entreprises étant interdits par le gouvernement chinois, les prétendants recourent à un double mécanisme complexe, appelé VIE côté chinois et ADR (ou ADS) côté américain, pour entrer à Wall Street et lever des capitaux.

En 2020, les sociétés chinoises ont levé quelque 11,7 milliards de dollars aux États-Unis, selon Renaissance Capital. La tendance s’est encore affirmée cette année avec 12,5 milliards de dollars sur le seul premier semestre, selon les données du cabinet Dealogic.

Mais après avoir longtemps laissé la bride sur le cou à ses fleurons de la technologie, le gouvernement chinois a mis le holà en 2020, en commençant par Alibaba, objet d’une enquête anti-monopole.

« Les régulateurs chinois ont pris d’un coup conscience que ces entreprises étaient grandes, tentaculaires, présentes dans plusieurs secteurs », analyse Nicholas Borst. « La priorité est cette industrie (de la technologie) dont ils ont l’impression qu’elle est hors de contrôle. »

« Et je ne pense pas que les intérêts des actionnaires, en particulier des actionnaires étrangers, soient bien hauts dans la liste de leurs priorités », conclut-il.

« Davantage de clarté »

Reste, en toile de fond, la relation complexe entre Chine et États-Unis avec, pour enjeu majeur, la technologie, domaine dans lequel chacun des deux pays essaye de s’octroyer un avantage.

En mai, la Bourse du New York Stock Exchange (NYSE) a sorti de la cote trois groupes chinois, se conformant à un décret du président Donald Trump qui interdisait d’investir dans des entreprises accusées de collaborer avec l’armée chinoise.

Nicholas Borst rappelle néanmoins que beaucoup avaient prédit un assèchement des introductions de valeurs chinoises à Wall Street sous l’ère Trump. Mais « cela ne s’est pas produit », bien au contraire, souligne-t-il.

Le gendarme américain des marchés, la SEC, applique depuis mars une loi de 2020 imposant aux entreprises étrangères cotées aux États-Unis de se soumettre à un audit externe, sous peine de retrait de la cote.

L’alourdissement des contraintes réglementaires, côté chinois comme américain, devrait ralentir l’arrivée de nouvelles entités chinoises sur les marchés américains, prédit Winston Ma, professeur à l’université NYU de New York. « Il faut attendre de voir jusqu’où ira ce virage réglementaire », dit-il.

Depuis fin février, les entreprises chinoises cotées aux États-Unis se sont nettement repliées en valeur, Alibaba perdant un tiers de sa capitalisation tout comme JD.com, autre mastodonte du commerce sur l’internet.

« Les investisseurs tirent d’abord et posent des questions après », observe Brendan Ahern, responsable de l’investissement au sein de la société KraneShares.

Pour autant, cette réaction est « exagérée » au regard de la santé de ces entreprises, fait-il valoir, estimant que « ces sociétés sont très peu chères » comparées à d’autres entreprises équivalentes.

En outre, le plus souvent, « la régulation fait beaucoup de bruit, mais elle n’a pas vraiment d’impact sur l’activité économique » de ces groupes, tempère-t-il.

Pour beaucoup, l’engagement des investisseurs américains a déjà atteint un tel niveau – environ mille milliards de dollars placés dans des acteurs chinois de la technologie, selon Goldman Sachs – que le marché ne reviendra pas en arrière, toujours décidé à profiter de cet accès direct à l’économie chinoise.

Brendan Ahern concède néanmoins que le temps est aujourd’hui à la prudence, voire à l’attentisme. « Les investisseurs vont vouloir davantage de clarté. »