(Paris) Les marchés boursiers sont-ils allés trop vite et trop haut dans un contexte de récession mondiale ? S’ils semblent immunisés face à la COVID-19 et divers risques géopolitiques, les résultats trimestriels pourraient calmer l’excitation de l’après-confinement, estiment des experts.

Anne PADIEU
Agence France-Presse

Depuis le violent trou d’air de février et mars, les grandes Bourses mondiales se sont envolées jusqu’à enregistrer des rebonds trimestriels historiques, faisant fi de risques sanitaires, géopolitiques et conjoncturels. De quoi faire naître un sentiment de décalage entre la réalité économique morose et la confiance apparemment sans borne des marchés financiers, qui profitent des liquidités déversées à profusion par les banques centrales.

« Dans un environnement qui est poussé à la hausse par la liquidité, la capacité d’anticipation des marchés est extrêmement faible. Les marchés sont très myopes par rapport au risque », observe Jean-Jacques Ohana, directeur de la gestion à Homa Capital, interrogé par l’AFP.

Ainsi, le « vrai test » pour la Bourse aura lieu à l’occasion de la publication des résultats du deuxième trimestre qui débute cette semaine en Europe et la semaine prochaine aux États-Unis, où les anticipations des bénéfices attendus sont fortement baissières.

« La saison des publications pourrait durement rappeler aux investisseurs les impacts plus ou moins durables de cette crise sur la profitabilité des entreprises », estiment les stratégistes du courtier Aurel BGC. Et de prévenir que « la publication d’un chiffre d’affaires ou de bénéfice par actions au-dessus des attentes ne sera pas forcément suffisant pour rassurer les investisseurs ! »

« La question est de savoir si le marché a déjà bien intégré dans les prix les résultats probablement médiocres d’une myriade d’entreprises et surtout la révision à la baisse des résultats à venir le reste de l’année », s’interroge de son côté Christopher Dembik, responsable de la recherche à Saxo Banque.

Pour l’heure, vu sa trajectoire stellaire, le marché, qui a rebondi de 30 à 40 % depuis le 20 mars, joue clairement une reprise en cours rapide dite « en V », mais les investisseurs attendent une confirmation de ce scénario.  

« Bulle ou exagération »

Toutefois, beaucoup d’entreprises sont encore dans le brouillard et ne seront vraisemblablement pas toutes en mesure de donner des prévisions précises pour les mois à venir.

La « logique » voudrait qu’elles soient optimistes à court terme, avec un rebond consécutif à la fermeture de l’économie « mais il est probable qu’il y ait une déconvenue du fait des impacts durables » qu’aura laissés la crise dans l’économie, estime M. Ohana. Les entreprises pourraient aussi « réduire leur horizon de prévisions » et « avoir du mal à anticiper les retombées de la crise au-delà de l’automne ».

Dans ce cas, les investisseurs professionnels resteront « dans un statu quo assez inconfortable », fait valoir à l’AFP Mikaël Jacoby, responsable du courtage Europe continentale de Oddo Securities, s’attendant à une majorité d’« indications floues et prudentes ».

Mais jusqu’où les investisseurs peuvent-ils aller sans certitude sur le rythme et l’ampleur de la reprise en cours ?

« Soit le marché est prêt à payer plus cher en attendant la reprise », « soit c’est une bulle ou une exagération à court terme ». Quoi qu’il en soit, la saison des résultats, si elle est mauvaise, devrait « ajuster les niveaux de cours », indique Alexandre Baradez, analyste d’IG France.

En tout état de cause, « les cours boursiers ne sont plus un baromètre de l’économie ou de la santé des entreprises, mais simplement une traduction de la liquidité injectée par les banques centrales », affirme Jean-Jacques Ohana, convaincu que « c’est au bord de la falaise que les marchés vont se rendre compte de leur folie ».

En outre, « on a une déconnexion totale entre l’évolution des marchés, haussière depuis le 20 mars, et l’évolution des bénéfices des entreprises » qui piquent du nez ou stagnent à la baisse.

Sur l’indice new-yorkais S&P 500, le marché anticipe une baisse de 19 % des bénéfices attendus sur douze mois. Et sur le Stoxx 600, l’indice composé des 600 principales capitalisations boursières européennes, la baisse est de 28 % pour les bénéfices attendus sur douze mois.