Pandémie ou pas, le printemps ramène l’assemblée annuelle de Berkshire Hathaway précédée de l’envoi de la lettre du président aux actionnaires, deux classiques des adeptes de l’investissement. Voici ce que La Presse en a retenu.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

La lettre annuelle de l’oracle d’Omaha est à la finance ce que jadis les discours du budget du regretté Jacques Parizeau étaient à l’économie : un fantastique exercice de vulgarisation. Suivons la leçon.

Dans sa dernière édition, l’investisseur au long cours revient sur la magie des bénéfices non répartis en se référant à Edgar Lawrence Smith, un obscur économiste des années 1920, et à son œuvre, revue et corrigée par le célèbre John Maynard Keynes.

« Les sociétés industrielles bien gérées ne distribuent généralement pas aux actionnaires la totalité de leurs bénéfices réalisés, reprend Buffett citant au mot Keynes. Les bonnes années, sinon toutes les années, elles conservent une partie de leurs bénéfices et les réinvestissent dans l’entreprise. Il y a donc un élément d’intérêt composé fonctionnant en faveur d’une entreprise rentable. Sur une longue période, la valeur réelle d’une société s’apprécie à intérêt composé, indépendamment des dividendes versés aux actionnaires. »

M. Buffett donne en exemple ses 10 plus grandes participations dans des sociétés boursières. On y trouve American Express, Apple, Coca-Cola et un chapelet de banques américaines. Collectivement, elles ont versé à Berkshire en 2019 3,8 milliards US en dividendes. La somme de leurs bénéfices non répartis représente plus du double : 8,3 milliards US.

« Les gains réalisés que nous enregistrerons éventuellement en détenant partiellement chacune de ces sociétés ne correspondront pas exactement à “notre” part de leurs bénéfices non répartis, écrit le grand capitaliste. Parfois, hélas, les bénéfices ainsi conservés à l’intérieur des entreprises ne produisent rien. Mais la logique et l’expérience passée indiquent que le groupe réalisera des gains en capital au moins égaux – et probablement supérieurs – à “notre” part de ces bénéfices non répartis. »

PHOTO REUTERS

Pandémie oblige, l’assemblée des actionnaires s’est tenue cette année par vidéoconférence.

Pour le maître, les bénéfices non répartis constituent un outil puissant pour s’enrichir. La magie fonctionne quand la société obtient un rendement important sur le capital investi. Malheureusement, des entreprises qui dilapident le capital, ça existe. L’investisseur averti s’en tiendra loin.

Conseil d’administration : caniche recherché

Dans son épître, M. Buffett traite de la notion d’indépendance des administrateurs sous un angle original : leur aisance financière.

Pour l’un des hommes les plus riches de la planète, un administrateur désargenté peut difficilement être considéré comme étant indépendant. Il a trop à perdre pour oser remettre en question le PDG, de peur de lui déplaire.

Un siège au conseil d’une grande société américaine se monnaie maintenant entre 250 000 et 300 000 $ US par année. Pour donner une idée, au Québec, chez une petite capitalisation comme le distributeur alimentaire Colabor, c’est 30 000 $. Chez Transcontinental et à la Banque Nationale, ça varie entre 100 000 et 200 000 $.

« Faut-il s’étonner qu’un administrateur non fortuné [ANF] espère être invité à rejoindre un deuxième conseil, sautant ainsi dans la classe des 500 000 $ à 600 000 $ US ? », demande M. Buffett. Pour atteindre cet objectif, l’ANF aura toutefois besoin d’aide. Le PDG d’une entreprise à la recherche de membres du conseil vérifiera presque automatiquement auprès du PDG actuel de l’ANF si celui-ci est un « bon » administrateur. « Bon », bien sûr, est un code pour docile. Si l’ANF a eu le malheur d’avoir mis en doute la rémunération ou les rêves d’acquisition du PDG, sa candidature mourra en silence.

Lorsque la chasse aux administrateurs s’ouvre, les PDG ne courent pas après les pitbulls. C’est le caniche miniature qui est ramené à la maison.

Warren Buffett

M. Buffett aime voir les administrateurs acheter avec leur propre argent des actions de la société à laquelle ils siègent au conseil.

À quand le rachat d’actions ?

Dans sa lettre comme en assemblée annuelle, il a été question du rachat par Berkshire de ses propres actions. L’action se vend à escompte par rapport à sa valeur intrinsèque et il disposait d’une cagnotte de 137 milliards US à la fin mars. François Rochon, président de Giverny Capital et disciple de longue date, souhaite que Berkshire rachète ses actions en grand nombre.

Dans le rapport annuel, l’octogénaire s’ouvrait sur le sujet, invitant même les actionnaires ayant un minimum de 20 millions en dollars en actions de Berkshire à appeler « [son] responsable Mark Millard au 402-346-1400, mais seulement [s’ils sont] prêts à vendre », insistait-il.

La pandémie a mis un stop à tout ça et les rachats d’actions ont cessé au début du mois de mars.

« Avoir autant de liquidités dans ses livres qui ne rapportent à peu près rien, c’est sûr que ça plombe le rendement de l’action, dit François Rochon dans un entretien. « De mon point de vue, mais qui suis-je pour lui dicter quoi que ce soit, la meilleure utilisation du capital de Berkshire est de racheter ses actions dans la mesure où l’économie se remet rapidement du choc de la pandémie et que l’on évite les scénarios apocalyptiques. »

Pas facile, dépenser 137 milliards…

À l’assemblée annuelle de Berkshire, surnommée « le Woodstock des capitalistes », la vedette de l’évènement a confié que la société est restée sur les lignes de côté pendant la pandémie, ne profitant pas des aubaines boursières qui se sont présentées autour du 20 mars. Warren Buffett voulait s’assurer de tenir le coup au cas où le pire des scénarios se produirait.

Pierre-Olivier Langevin, gestionnaire de portefeuille chez Medici, Gestion de portefeuille stratégique et adepte de la doctrine d’investissement du sage homme, a été déçu par son apathie.

On aurait aimé qu’il soit plus dynamique. On voit que c’est de plus en plus difficile pour Berkshire de redéployer ses immenses capitaux.

Pierre-Olivier Langevin, gestionnaire de portefeuille chez Medici

« Il y a deux ans, poursuit M. Langevin, nous étions persuadés que ce n’était qu’une question de temps avant que Buffett agisse. Aujourd’hui, nous en sommes moins convaincus. »

Medici reste actionnaire de BRK, mais a réduit sa position. La firme s’attend à de moins bons résultats dans les prochains trimestres.

> Lisez la plus récente lettre annuelle de Warren Buffet (en anglais)