La santé financière moyenne des régimes de retraite à prestations déterminées subit sa pire attaque en 20 ans en raison de la débâcle des marchés boursiers et de la baisse accentuée des taux d’intérêt obligataires.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

« Déjà affaibli de 6,7 % en janvier et février, le ratio de solvabilité médian des régimes de retraite s’est détérioré d’un autre 10 % en seulement deux semaines en mars, pour se situer aux environs de 85 % », explique Claude Lockhead, associé exécutif chez la firme-conseil Aon en gestion de régimes de retraite et d’avantages sociaux d’employeurs.

« On est donc rendus à 17 % de baisse du ratio de solvabilité en moins d’un trimestre. C’est d’une rare violence à l’encontre de la santé financière des régimes de retraite. Et à moins d’un improbable renversement de tendance d’ici la fin de mars, ce premier trimestre 2020 s’annonce le plus dommageable pour les régimes de retraite depuis le début des années 2000. »

Pour Hubert Tremblay, conseiller principal en stratégie financière chez la firme-conseil Mercer en régimes de retraite et en avantages sociaux d’employeurs, les administrateurs de régimes de retraite se retrouvent au milieu d’une « tempête parfaite » avec la rare combinaison d’une soudaine et forte baisse de valeur de leur actif et d’une hausse de leur passif à long terme provoquée par la baisse accentuée des taux obligataires.

« Si ça perdure, ça pourrait amener de sérieuses complications à moyen et à long terme pour les administrateurs des régimes de retraite à prestations déterminées », explique M. Tremblay.

Ça pourrait aussi préoccuper les directeurs financiers des employeurs concernés, s’ils se retrouvent en situation de devoir contribuer davantage à leur régime de retraite afin d’en rehausser le ratio de solvabilité.

Hubert Tremblay, de la firme-conseil Mercer

À plus court terme toutefois, note Claude Lockhead, les régimes de retraite les plus affectés par cette débâcle des marchés d’actifs financiers sont ceux qui étaient déjà en processus de terminaison et de transformation en rente viagère pour leurs participants.

« Dans leurs cas, une chute de 17 % du ratio de solvabilité peut correspondre plus ou moins au degré d’impact négatif sur les calculs des montants de prestations aux participants de ces régimes de retraite », explique Claude Lockhead.

Mais pour la grande majorité des régimes de retraite dont la longévité demeure indéterminée, la débâcle des marchés d’actifs financiers depuis deux semaines n’en constitue pas moins un risque de brèche significative sur leurs prévisions de rendement à moyen et long terme.

Les gains en danger

Selon Claude Lockhead, le rendement moyen des fonds équilibrés en caisse de retraite vient de basculer à moins 10 % depuis le début de l’année. « Ça pourrait effacer tous les gains réalisés durant l’année 2019, qui fut plutôt bonne après le rendement négatif de 2 % subi l’année précédente », explique-t-il.

« Et si cette déprime des marchés d’actifs financiers devait perdurer jusqu’en fin d’année 2020, ce qui demeure très prématuré à ce moment-ci, les administrateurs de caisses de retraite risqueraient de se retrouver avec un rendement presque nul sur une période de trois ans. »

Dans un tel scénario, avertit Claude Lockhead, les employeurs dont les régimes de retraite à prestations déterminées seront en fin d’année à l’étape obligatoire de leur évaluation actuarielle triennale pourraient faire face à des hausses substantielles de leurs contributions obligatoires à leurs régimes de retraite, et donc à des surcoûts significatifs sur leur masse salariale de l’année prochaine en 2021.

Selon la situation financière de chaque employeur, ça pourrait s’avérer des sommes importantes en pourcentage de masse salariale.

Claude Lockhead

Entre-temps, prévoit-il, la forte déprime des marchés d’actifs financiers, si elle devait perdurer, pourrait aussi inciter les administrateurs de régimes de retraite à réviser leur politique de placement, à commencer par leur répartition de risque et d’actifs entre les placements obligataires et les placements en actions.

« Si l’on regarde ce qui s’est passé depuis le début de l’année, les valeurs boursières sont en baisse moyenne de 25 %, alors que la valeur des obligations (négociées) s’est accrue de 4 %, d’où la baisse de leur taux de rendement courant à des bas niveaux historiques », explique Claude Lockhead.

« Par conséquent, si un tel écart de rendement devait perdurer, de pair avec l’accalmie de la volatilité extrême sur les marchés, et que les perspectives de taux obligataires à long terme demeuraient très affaiblies, sinon presque nulles, la révision des politiques de placement par les administrateurs de régimes de retraite pourrait s’avérer un casse-tête particulièrement difficile à résoudre. »