La décennie 2010 a été bénie des dieux sur les marchés financiers. Quelles seront les grandes tendances pour la prochaine décennie? Avant de passer officiellement en 2020, notre chroniqueuse Stéphanie Grammond fait le point.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Des marchés gonflés à l'hélium

Champagne ! Sortons les flûtes et trinquons à la dernière décennie qui a été si généreuse pour les épargnants.

Il est vrai qu’on partait du fond du baril, avec la crise du crédit. Reportez-vous en mars 2009 : l’indice S&P 500 de la Bourse américaine avait touché un creux de 666 points, le chiffre de la bête. Brrr.

Mais quel rebond nous avons eu !

Si vous aviez placé 100 $ à la Bourse canadienne le 31 décembre 2009, vous auriez aujourd’hui quelque 200 $ en incluant le versement des dividendes. Les mêmes 100 $ investis à la Bourse américaine vaudraient presque 350 $ en tenant compte de l’ascension de la devise américaine par rapport au huard.

Jamais on n’a vu un cycle haussier aussi long. « Nous en sommes à 130 mois sans correction de plus de 20 %, quoique nous ayons eu une baisse de 19,7 % l’an dernier », indique Clément Gignac, économiste en chef chez iA Groupe financier.

Qui l’eût cru, avec toutes les embûches qui ont miné les marchés financiers depuis 10 ans ?

« On a vécu trois “mini-crises” qui n’ont pas dégénéré en récession », relate Martin Roberge, stratège quantitatif chez Canaccord Genuity.

Au début de la décennie, l’Europe a fait trembler la planète avec la crise de la dette souveraine. Puis, au milieu des années 2010, les marchés ont été secoués par la dévaluation de la monnaie chinoise, qui a accéléré la chute du prix du pétrole. Plus récemment, les investisseurs se sont arraché les cheveux de la tête à cause de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis.

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Mais les marchés financiers ont été pompés par les banques centrales qui ont inondé les investisseurs de liquidités pour stimuler le crédit et éviter la déflation comme dans les années 30.

En Europe et au Japon, on se retrouve aujourd’hui avec des taux d’intérêt négatifs.

Au Danemark, on a même vu une banque payer ses clients pour qu’ils contractent une hypothèque. À bien y penser, c’est peut-être pour cela que Donald Trump voulait acheter le Groenland !

Blague à part, les taux d’intérêt négatifs sont un outil dangereux. Ils ont poussé les investisseurs vers des placements plus risqués, comme des obligations de pacotille émises par des entreprises qui ont un bilan de piètre qualité. « Ces titres versent environ 5 %. Mais c’est bien peu pour protéger les investisseurs contre les risques que l’entreprise tombe en faillite », dit M. Gignac.

Sans le savoir, bien des investisseurs se retrouvent à l’extérieur de leur zone de confort dans le marché obligataire. Ils ont un faux sentiment de sécurité.

« Les perspectives de rendement des obligations sont beaucoup plus faibles lorsqu’on regarde en avant plutôt que dans le rétroviseur », prévient Luc de la Durantaye, stratège en chef chez Gestion d’actifs CIBC.

Depuis 10 ans, les obligations canadiennes ont livré un rendement annuel composé d’environ 4,3 %. Pour la prochaine décennie, on peut s’attendre à 1,7 %… ou encore moins si les taux d’intérêt remontent, estime M. de la Durantaye.

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Les marchés ont aussi été pompés par les baisses d’impôt de Donald Trump. On aurait espéré que les entreprises réinvestissent tout cet argent dans des projets de croissance. Mais non ! Leurs dépenses en capital sont restées anémiques.

Les sociétés américaines ont préféré racheter leurs propres actions à la pelle, pour en faire grimper le prix. « Les entreprises n’ont pas un rendement aussi rapide avec des investissements. Il faut quelques années avant que les projets rapportent. Tandis qu’avec des rachats d’actions, le résultat est automatique, mathématique », explique M. Roberge.

Malheureusement, cette pensée à court terme finira par se traduire par une sous-croissance économique à long terme.

La Bourse américaine a aussi été propulsée par les fameux FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix et Google). La révolution 4.0 leur a permis de pénétrer les marchés outre-mer et d’atteindre leurs milliards de consommateurs.

« Mais ce sera difficile à répéter au cours des 10 prochaines années. Amazon et Google, par exemple, font face à davantage de réglementation, notamment en Europe, pour des activités qui semblent prédatrices ou monopolistiques », indique M. de la Durantaye.

Après 10 ans de performances spectaculaires à la Bourse américaine, le moment est peut-être venu d’aller voir ailleurs.

« On doit donc s’attendre à un certain rattrapage des Bourses internationales qui sont meilleur marché et dont les monnaies sont sous-évaluées de 10 à 15 % par rapport au dollar américain », estime M. Roberge.

« Si vous avez été un fervent de la Bourse américaine dans le passé, c’est peut-être le temps de penser aux marchés émergents », suggère M. de la Durantaye.

Les actions sont moins chères. La démographie est plus porteuse. L’endettement des ménages est plus faible. Alors pourquoi ne pas y consacrer environ 15 % de votre portefeuille d’actions ?

Tendances marquantes des années 2010

Investissement responsable : des rendements, oui. Mais pas à n’importe quel prix ! Désormais, les investisseurs, grands et petits, veulent des investissements responsables. Même Mark Carney, ancien patron de la Banque du Canada puis de celle d’Angleterre, deviendra envoyé spécial de l’ONU pour le climat. « C’est structurel, parce que les millénariaux, qui forment la deuxième cohorte la plus importante, sont très sensibles à ça. Alors, on ne reviendra pas en arrière », estime M. Roberge.

Placements privés : en quête de rendements, les caisses de retraite ont migré vers les placements privés, les infrastructures et d’autres catégories de placements alternatifs. Jusqu’ici, cette recette les a bien servis. Mais on peut craindre pour la suite… « En ce moment, il y a 1100 milliards de dollars de capitaux qui ont été confiés à des gestionnaires de placements privés, mais qui ne sont pas encore investis parce qu’ils ne savent pas où », rapporte M. de la Durantaye.

Montée du populisme : Brexit. Guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. On peut se demander jusqu’à quel point la montée du populisme freinera la mondialisation. Va-t-on assister à une remontée du rôle des États et à un déclin de la puissance des multinationales ? Dans ce cas, les investisseurs devront s’attendre à une croissance plus modeste, soutient Clément Gignac.

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La décennie, année après année

2010 : la Bourse a vaincu la peur

S&P/TSX : 14,5 %
S&P 500 : 12,8 %

Après avoir touché le fond du baril en 2009, la Bourse a vaincu la peur en 2010. Pourtant, les dettes des pays souverains tiennent les marchés en haleine toute l’année. Les investisseurs redoutent une contagion de la crise des finances publiques à d’autres pays européens : les PIGS (Portugal, Italie, Grèce, Espagne). De fait, l’année s’achève avec les déboires de l’Irlande, qui doit se mettre au régime sec et accepter la bouée de sauvetage de l’Europe, tout comme la Grèce quelques mois plus tôt.

2011 : les finances publiques dans les talons

S&P/TSX : - 11,1 %
S&P 500 : 0 %

À l’issue d’une année très volatile, la Bourse canadienne perd 11 % et la Bourse américaine reste au point mort en 2011. La crise de la zone euro mine la confiance des investisseurs, tandis que le relèvement du plafond de la dette aux États-Unis fait la manchette. Ce sont finalement les obligations qui sont les championnes de 2011, alors que les experts leur prédisaient une année de vaches maigres.

2012 : pauvre Canada !

S&P/TSX : 4,0 %
S&P 500 : 13,4 %

L’atterrissage brutal de l’économie chinoise pèse sur la Bourse canadienne. Mais ailleurs dans le monde, les marchés s’en tirent à merveille. Malgré la récession en Europe, la Bourse grimpe de 14 %. Malgré le mur budgétaire aux États-Unis, l’indice phare S&P 500 gagne 13 %. Mine de rien, le marché du travail se rétablit chez nos voisins. L’immobilier résidentiel, épicentre de la crise financière, reprend du mieux. Et les entreprises font des profits, un excellent moteur pour faire avancer les actions.

2013 : le doublé de l’Oncle Sam

S&P/TSX : 9,6 %
S&P 500 : 29,6 %

Pour les investisseurs canadiens qui ont des placements aux États-Unis, c’est le pactole ! Ils profitent de l’explosion de 30 % du S&P 500, qui a connu sa meilleure année depuis 1997. Et ils bénéficient de l’appréciation de 7 % de la devise américaine par rapport au huard. L’un dans l’autre, leur rendement s’élève donc à 37 %, soit la meilleure performance annuelle jamais enregistrée depuis au moins un quart de siècle. L’angoisse de la crise du crédit s’évapore… en même temps que le prix de l’or, qui fond de plus de 400 $US.

2014 : bonne cuvée malgré tout

S&P/TSX : 7,4 %
S&P 500 : 11,4 %

Le prix du pétrole chute en vrille, à cause du ralentissement de la demande des marchés émergents et de la hausse de la production d’énergie de schiste aux États-Unis. Le spectre de la déflation menace l’Europe. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, notamment avec la montée du groupe État islamique, gardent les marchés en état d’alerte. Mais malgré toutes ces mauvaises nouvelles, 2014 reste une bonne cuvée pour les investisseurs.

2015 : la Chine dévalue, le pétrole chute

S&P/TSX : - 11,1 %
S&P 500 : - 0,7 %

Pour stimuler son économie, la Chine dévalue sa monnaie, ce qui précipite la chute du pétrole. Grand producteur, le Canada affiche l’une des pires performances parmi les grandes places boursières mondiales. Mais la diversification internationale permet de sauver les meubles. L’ascension de la plupart des devises étrangères par rapport au huard donne des ailes aux Canadiens qui ont investi à l’extérieur. Même si la Bourse américaine a fléchi de 0,7 %, leur rendement s’élève à 19 % après la conversion en dollars canadiens. Idem pour l’Europe et le Japon.

2016 : entre le Brexit et Trump

S&P/TSX : 17,5 %
S&P 500 : 9,5 %

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a fait peu de vagues à la Bourse. La soirée électorale avait pourtant été tumultueuse : les contrats à terme reflétaient une baisse de 5 % de la Bourse américaine. En forte hausse, l’or et le franc suisse jouaient leur rôle de valeurs refuges. Le peso s’écroulait de 13 %, voyant déjà l’ombre du mur s’élever le long de la frontière du Mexique. Mais au petit matin, tout était rentré dans l’ordre. Les investisseurs ont appris leur leçon du Brexit, l’été précédent. Après le vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la Bourse de Londres a flanché… avant de récupérer toutes ses plumes en moins d’une semaine.

2017 : une bulle nommée bitcoin

S&P/TSX : 6,0 %
S&P 500 : 19,4 %

La folie des cryptomonnaies s’empare des spéculateurs. Le prix d’un bitcoin explose de 1000 $ à 17 000 $ en 12 mois… avant de perdre une bonne partie de sa valeur. Pendant ce temps, les marchés financiers sont sur une lancée, alors que la planète économique connaît une croissance synchronisée comme on n’en avait pas vu depuis 10 ans. 

2018 : moche sur toute la ligne

S&P/TSX : - 11,6 %
S&P 500 : - 6,2 %

Les investisseurs ont entrepris 2018 dans l’euphorie de l’arrivée en Bourse des entreprises de cannabis. Mais une fois le « buzz » passé, 2018 a été moche sur toute la ligne. Toutes les catégories d’actifs y ont goûté, laissant peu de refuges aux investisseurs. Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, ainsi que les renégociations entourant l’accord de libre-échange entre le Canada, le Mexique et les États-Unis ont pesé sur la Bourse.

2019 : une année en or

S&P/TSX : 19,4 %
S&P 500 : 28,4 %

Des années comme ça, on en prendrait davantage ! Malgré les tensions entre les États-Unis et la Chine, les Bourses ont fait des miracles, affichant des gains de près de 20 % au Canada, de 28 % aux États-Unis et des performances à l’avenant en Europe et en Asie. Les obligations ont aussi livré des rendements respectables de 4 %, grâce aux baisses des taux d’intérêt. Même l’or a ressuscité, affichant un gain de 18 %. Que demander de plus ?

Vedettes et parias de la décennie

Les gagnants de la décennie

La folie des FAANG

Quelle est la grande entreprise américaine qui a connu la performance la plus spectaculaire depuis 10 ans ? Un indice : elle compte 6,5 millions d’abonnés canadiens. Eh oui ! Netflix, dont l’action est passée de 8 $US à 320 $US en 10 ans. Avec la révolution numérique, les fameux FAANG (Facebook, Amazon, Apple, Netflix, Google) ont tous connu des rendements exceptionnels.

La performance des FAANG

Netflix : + 4602 %
Amazon : + 1528 %
Apple : + 1098 %
Alphabet (Google) : + 471 %
Facebook* : + 432 %
* Depuis son entrée en Bourse en 2012
Source : Refinitiv, en date du 10 décembre 2019

La Jamaïque, championne du monde

À l’instar de son sprinteur Usain Bolt, la Jamaïque est le pays qui a connu la meilleure performance au monde. On est bien loin des spéculateurs à haute fréquence de Wall Street. Ici, la minuscule Bourse n’est ouverte que trois heures et demie par jour ! Mais la capitale Kingston est en train de devenir un centre financier des Caraïbes, alors que le pays traversait une crise une décennie plus tôt, explique Bloomberg.

Les meilleurs pays du monde (rendement annuel composé)

Jamaïque : + 21,1 %
Kenya : + 13,3 %
Danemark : + 12,6
États-Unis : + 11,3 %
Source : MSCI, en date du 17 décembre 2019

Ça « flye » à la Bourse canadienne

Relent de récession, grève… Au début de la décennie, le spectre de la faillite planait sur Air Canada. Aujourd’hui, l’entreprise est en voie de devenir un quasi-monopole dans certains marchés avec l’achat de Transat. Quel retournement pour le transporteur dont l’action s’est envolée de presque 4000 % ! Le champion de la décennie à la Bourse canadienne est suivi de près par Aurora Cannabis, qui a aussi fait « flyer » les investisseurs.

Les meilleures performances de la Bourse canadienne

Air Canada : + 3905 %
Aurora Cannabis : + 3890 %
Boyd Group Income Fund : + 3826 %
Constellation Software : + 3564 %
Lululemon Athletica : + 2076 %
Source : Refinitiv, capitalisation de plus de 1 milliard, en date du 10 décembre 2019

Les étoiles de Québec inc.

Savaria a connu toute une ascension à la Bourse ! De moins de 1 $ il y a 10 ans, son titre s’est élevé à un sommet de 20 $ l’an dernier. Malgré son récent recul, l’action du fabricant d’ascenseurs et de matériel pour personnes à mobilité réduite de Laval reste parmi les plus performantes de Québec inc.

Les meilleures performances de Québec inc.

Air Canada : + 3905 %
Savaria : + 1509 %
Alimentation Couche-Tard : + 1097 %
Dollarama : + 1082 %
Tecsys : + 847 %
Source : Refinitiv, en date du 10 décembre 2019

Les perdants de la décennie

Les PIGS dans la boue

Économie au tapis, taux de chômage au plafond, finances publiques sens dessus dessous. Avec la crise de la dette souveraine, les PIGS (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) ont connu une décennie de misère. Les investisseurs avaient déjà vu des pays émergents tomber en défaut de paiement. Mais voir des pays européens dans de beaux draps, c’était autrement paniquant.

Rendements annuels composés des PIGS

Grèce : - 22,6 %
Portugal : - 4,3 %
Espagne : - 1,7 %
Italie : - 0,3 %
Source : MSCI, rendement au 17 décembre 2019

Le pétrole en panne sèche

L’essoufflement de l’économie chinoise, grande consommatrice de ressources naturelles, a donné un dur coup au pétrole. Pour stimuler ses exportations, la Chine a ensuite dévalué sa monnaie, ce qui a réduit davantage sa demande de pétrole. Pendant ce temps, les États-Unis sont devenus un important producteur d’énergie de schiste. Et le Canada a eu du mal à exporter le sien, faute de pipeline. Une bien mauvaise combinaison pour les grandes pétrolières canadiennes…

Les pires cuites du secteur canadien de l’énergie

Crescent Point Energy : - 88 %
EnCana : - 82 %
Husky Energy : - 65 %
Enerplus : - 63 %
ARC Resources : - 62 %
Source : Refinitiv, capitalisation supérieure à 1 milliard, en date du 10 décembre 2019

BlackBerry et les rois maudits de la Bourse

La Banque Royale trône au sommet de la Bourse canadienne depuis des lustres. Mais certaines entreprises lui ont parfois ravi sa couronne en atteignant temporairement la plus haute valeur boursière. Mal leur en prit. La frénésie passée, elles ont ensuite été sévèrement rabrouées. Plusieurs terminent la décennie dans le rouge, à commencer par BlackBerry, dont les téléphones ont été complètement déclassés.

Chute des ex-reines de la Bourse canadienne

BlackBerry : - 90 %
EnCana : - 82 %
Barrick Gold : - 48 %
Potash : - 35 %
Source : Refinitiv, rendements au 17 décembre 2019

Bombardier, SNC et les autres

Vous aviez des titres de Bombardier ou de SNC-Lavalin dans votre portefeuille ? Comme c’est dommage ! Ces fleurons de Québec inc. ont connu une décennie cauchemardesque. On leur souhaite de retrouver leur élan, non seulement pour remplumer le portefeuille de leurs actionnaires, mais aussi pour préserver les emplois de qualité qu’ils génèrent.

Parmi les pires déconfitures de Québec inc.

Aimia : - 61 %
5NPlus : - 60 %
Bombardier : - 58 %
SNC-Lavalin : - 52 %
Bellus Health : - 51 %
Source : Refinitiv, capitalisation supérieure à 175 millions, en date du 10 décembre