Le gouvernement du Québec investit 43 millions de dollars dans la transformation de Place Fleur de Lys en complexe multifonctionnel de 750 millions ayant des composantes résidentielles, de bureaux et de services à la population. Une intervention inhabituelle qui soulève des réactions.

Publié le 28 juillet
André Dubuc
André Dubuc La Presse

Selon le décret publié le 27 juillet et adopté le 6 juillet dernier, l’argent provient de l’enveloppe discrétionnaire du gouvernement, appelée Fonds de développement économique, laquelle sert au financement d’entreprises. Investissement Québec (IQ) agit comme mandataire.

« L’intervention se justifie par sa différenciation en regard des autres projets immobiliers. Cet important projet va permettre de redynamiser un quartier central de la ville de Québec, d’attirer de nouvelles clientèles et d’offrir une panoplie de services à la population avoisinante », explique-t-on au ministère de l’Économie.

« Il s’agit d’un partenariat d’affaires avec espérance de rendement, poursuit-on. Si d’autres promoteurs déposent des projets semblables, ils seront analysés en tenant compte des mêmes critères et avec la même rigueur que celui concernant Place Fleur de Lys », assure le gouvernement.

Pas de logement social

Sans succès, La Presse a demandé au gouvernement et aux propriétaires de Place Fleur de Lys le nombre de logements sociaux prévus. Un article du quotidien Le Soleil datant de septembre 2021 rapportait qu’il y en aurait 0 sur les 1000 premiers logements.

Il est trop tôt pour déterminer le nombre de logements sociaux, a précisé la société Trudel jeudi matin. Elle va offrir des unités résidentielles locatives de différents gabarits (3 ½, 4 ½, 5½) et pour différents budgets. Il n'y aura pas de condos, a-t-elle souligné.

L’investissement gouvernemental prend la forme de l’achat d’actions privilégiées d’au maximum 43 millions de dollars dans la société 9468-4859 Québec, dont les administrateurs sont liés à Trudel Alliance, propriétaire de Place Fleur de Lys. Le rendement exigé est gardé confidentiel.

La société en commandite Trudel Alliance est en train de transformer le vieux centre occupant un terrain d’une superficie de 280 000 m2 (3 millions de pieds carrés) en un complexe à vocation mixte. Des travaux d’une valeur de 750 millions répartis sur cinq à sept ans sont au programme.

Plus de 2500 logements, un campus universitaire, des arbres, des services à la collectivité, des bureaux et des espaces commerciaux remplacent la galerie marchande défraîchie d’environ 80 000 m2 (860 000 pi2).

La société en commandite Trudel Alliance appartient aux frères William et Jonathan Trudel et à leurs partenaires. Au nombre des commanditaires, on trouve une société liée au constructeur Pomerleau.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Les frères William et Jonathan Trudel, propriétaires de Trudel Alliance, en juin 2021

« Cet investissement gouvernemental se fait par le biais d’une prise de participation en actions privilégiées. Celles-ci seront à terme rachetées par Trudel. Cet investissement vient bonifier le volet innovant de Fleur de Lys », dit la société Trudel dans un second courriel envoyé à La Presse. Dans un autre courriel envoyé précédemment, la société écrivait que le projet « aurait été réalisé avec ou sans l’aide gouvernementale ».

Le nouveau campus de l’UQTR à Québec, qui se trouve à Place Fleur de Lys, a accueilli ses premiers étudiants l’automne dernier. Il est aussi question d’y ouvrir une université du troisième âge. Le projet de transformation a fait l’objet d’une consultation des parties prenantes.

Un précédent

« Si les fonds servent au redéveloppement du centre, l’équivalent devra être rendu disponible à tous les promoteurs », soutient Vincent Chiara, président de Groupe Mach, propriétaire de plusieurs centres commerciaux dans la région de Québec

Il existe 50 centres commerciaux de plus de 500 000 pi2 de superficie locative au Québec. « À peu près tous ont des projets de transformation », signale le spécialiste en immobilier commercial Jean-François Grenier, directeur principal d’Altus Solutions analytiques.

Dans le passé, le gouvernement provincial est intervenu dans le marché privé de l’immobilier en subventionnant les locataires d’immeubles. Ç’a notamment été le cas à la Cité multimédia et à la Cité du commerce électronique, au tournant du siècle. Les concurrents avaient crié à la concurrence déloyale. Cette fois-ci, l’intervention se fait dans le capital d’une filiale du promoteur.

« Une intervention justifiée »

« Une telle aide n’est certainement pas courante, convient François Des Rosiers, professeur à l’Université Laval. Elle s’inscrit sans doute dans une perspective de redéveloppement urbain majeur du secteur avoisinant le Centre Vidéotron. Il ne s’agit donc pas de “rénover” le centre commercial, mais de changer radicalement sa vocation », précise-t-il.

Pour Danielle Pilette, professeure au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, l’intervention gouvernementale est justifiée, puisque le projet aidé vise à requalifier un secteur de Vanier, un quartier central de la ville de Québec en manque d’amour.

La présence du campus de l’UQTR et celle à venir de l’université du troisième âge contribuent à la démocratisation du savoir.

Danielle Pilette, professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

Il y a tout un travail à faire de requalification de la ville de Québec à partir du savoir. Ce genre d’intervention gouvernementale s’inscrit dans cette démarche. En investissant sous forme d’actions privilégiées, ajoute-t-elle, le gouvernement se donne des garanties.

Les mots clés sont « revitalisation urbaine », dit pour sa part Christian Yaccarini, président de Société de développement Angus (SDA), un promoteur mettant de l’avant des projets avec des composantes d’économie sociale. « Au niveau du principe, je trouve intéressant que le gouvernement s’implique pour accompagner des projets de revitalisation urbaine dans un contexte de crise du logement, avec la hausse des coûts et du prix des terrains », mentionne-t-il.

D’ailleurs, au début de la mise en valeur des terrains Angus, dans Rosemont, dans les années 1990, SDA avait reçu 32 millions en prêts gouvernementaux qui se sont avérés essentiels au décollage de l’aventure et à son succès, insiste-t-il. Les prêts ont depuis été remboursés.