La retraite constitue souvent une rupture brutale avec la vie au travail. Mais elle peut aussi prendre le chemin d’une douce transition. Sur les plans psychologique et émotif, comment ralentir et s’engager dans la retraite sans dérapage ? L’obstacle surgit souvent lors des accélérations.

Pour donner un sens à sa retraite prise hâtivement, Roger Plourde s’est donné la mission de faciliter celle des autres.

Au terme d’une carrière d’enseignant et de directeur d’établissement scolaire, il avait pris une retraite anticipée pour soutenir ses parents à la santé défaillante.

Ce n’est qu’après son départ qu’il a suivi une formation de préparation à la retraite au Centre de services aux entreprises du cégep Marie-Victorin. Les questions qu’il avait posées étaient tellement pertinentes qu’on lui a plus tard proposé de se joindre lui-même à l’équipe. Il est formateur pour le volet psychosocial depuis l’automne 2019.

PHOTO FOURNIE PAR LE CENTRE DE SERVICES AUX ENTREPRISES DU CÉGEP MARIE-VICTORIN

Depuis 2019, Roger Plourde donne des formations de préparation à la retraite au Centre de services aux entreprises du cégep Marie-Victorin.

Aussi séduisante et souhaitable puisse-t-elle apparaître, la retraite pose plusieurs défis, constate-t-il.

« Le premier est un défi d’adaptation. Le deuxième défi est de maintenir notre équilibre. Le troisième est un défi d’intérêt.

— J’ai de nombreux centres d’intérêt, lui répond-on souvent.

— Ce n’est pas ça l’enjeu, rétorque-t-il. Est-ce que je vais avoir des intérêts qui vont donner du sens à ma vie ? »

Il y a encore un défi de motivation, « pour garder le cap », puis un défi d’affirmation : la capacité de conserver sa sérénité au travers des inévitables écueils et difficultés.

« Notre dernier défi sera un défi de solidarité et d’engagement », conclut-il.

Assumer des responsabilités sociales, faire une différence : tout ça fera en sorte qu’au lieu de subir la vie, on va encore oser prendre des risques. Ça ne passera pas pour tout le monde par un retour au travail, mais ça va passer par quelque chose qui donne du sens.

Roger Plourde, formateur de préparation à la retraite

En référence aux Serpuariens de l’Association pour le recyclage des produits électroniques, il souligne l’importance de redevenir rapidement un « seràkekchose ».

En somme, la retraite est une transition, et rien n’oblige à la rendre draconienne. On peut aussi la voir comme un transfert de connaissances ou une transposition de son engagement.

« Si on ralentit, mais en gardant la gratification qui vient avec le travail, on va peut-être partir plus serein, plutôt que brûlé et amer, comme certains, malheureusement », relève le formateur.

Le temps se relativise

« Ralentir, c’est par rapport au temps, et le temps est extrêmement élastique », constate Guilhème Pérodeau, docteure en psychologie sociale et professeure retraitée de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Elle parle d’expérience. Elle a pris sa retraite à 68 ans en 2019, l’année même où elle a fait paraître son livre La pleine conscience – Guide pour une retraite heureuse.

A-t-elle mis ses propres conseils en pratique ?

« Ça se passe très bien », répond-elle, avant de préciser que la pandémie a freiné, au moins temporairement, plusieurs de ses projets de retraite.

« Et je me suis rendu compte du côté subjectif du passage du temps et de la vitesse de la vie. »

Le travail structure nos journées, rythme notre vie. Dès que sonne l’heure de la retraite, le rapport au temps se relativise – ce qu’Einstein a compris il y a déjà un siècle. L’agenda disparaît, l’horaire devient fluide.

Les auteurs et la recherche démontrent très clairement que si on n’a plus de structure, on va se désorganiser. Si on se désorganise, on va se dévaloriser. Si on se dévalorise, c’est notre estime de soi qui va être touchée, puis au final, ça nous amène à perdre le sens à la vie.

Roger Plourde, formateur de préparation à la retraite

La première année se passe généralement bien. On jouit de ses nouveaux temps libres, on les remplit à loisir.

« Mais c’est à long terme que toute la perte de sens devient un enjeu », poursuit-il.

Attention aux accélérations

On prévoyait de ralentir, mais la retraite peut être décoiffante, si on ne prend pas garde aux accélérations intempestives.

Il y en a qui avaient des carrières très exigeantes et qui, une fois retraités, se retrouvent sous pression à travers le bénévolat et leurs activités. Ils se disent : “Je suis fatigué, je suis stressé, et pourtant je suis à la retraite.” On le voit, ça. On pourrait dire que ralentir est un art.

Guilhème Pérodeau, docteure en psychologie sociale et professeure retraitée de l’UQO

Un art qui s’apprivoise lentement.

« Il faut se donner un temps d’arrêt et ne pas avoir peur de cette espèce de vide, qui va se remplir tout de suite, avise-t-elle. On doit prendre le temps, ne pas se lancer tout de suite dans toutes sortes d’activités. Il faut apprendre à ralentir. »

Un itinéraire

« Comment adoucir la transition ? On propose aux gens de se faire un plan d’action de retraite avec un échéancier et une révision annuelle », expose Roger Plourde.

Car la retraite est un nouveau projet de vie qui peut s’étaler sur une période presque aussi longue que sa carrière.

« On commence à rêver ce projet-là, dit-il. On ne se met pas de limite, initialement. »

Une fois qu’on s’est permis d’imaginer l’idéal, on mesure les moyens d’y parvenir, selon ses finances, sa santé, ses conditions de vie, sa personnalité.

Ensuite, on va faire des choix conscients. Faire des choix conscients, ce n’est pas renoncer, c’est choisir. Il y a de moins en moins de surprises, et au fil des années, vous allez dans le ralentir plutôt que dans le freiner sec. On ne frappera pas le mur, on va plutôt avoir un regard conscient et lucide sur ce qui nous attend.

Roger Plourde, formateur de préparation à la retraite

Dès lors, la transition est harmonieuse et l’atterrissage se fait en douceur.

« Si on commence ça à trois, quatre ou cinq ans de la retraite, les recherches démontrent que dans notre cerveau, de façon inconsciente, on va lever le pied tranquillement parce qu’on va commencer à nourrir ce projet-là, fait-il valoir. Et en le nourrissant, on va y greffer de nouveaux éléments. »

C’est en portant le regard au loin qu’on peut ralentir en temps voulu.