Comme de nombreux Québécois, ils ont succombé à l’appel du chalet en 2020. Or, ce havre de paix leur causera-t-il finalement un stress financier pour leur retraite ?

La situation

Fannie* et Guillaume* rêvent de prendre leur retraite à 60 ans ou, à tout le moins, de ralentir à partir de cet âge à trois jours par semaine jusqu’à 65 ans.

« On se demande si notre chalet nous nuit dans cet objectif », se questionne le couple, qui craint de ne pas être sur la bonne voie pour atteindre ce but.

En 2020, le couple a acheté un chalet sur le bord d’un lac et près des montagnes de ski qu’il a payé 350 000 $. Une somme de 5000 $ a été ajoutée pour réparer le toit. « Je suis restée avec une impression qu’on avait payé assez cher », affirme Fannie. Le couple précise que la famille ne profite plus du chalet autant que durant la pandémie, mais qu’elle y va encore assez souvent pour l’apprécier.

Bien qu’il n’y ait pas de comparables récents, car aucune vente n’a été faite autour du lac depuis leur achat, Fannie estime la valeur marchande de la propriété à 375 000 $.

En achetant le chalet, Fannie et Guillaume ont pensé que cette épargne forcée permettrait un jour à leurs enfants de s’acheter une propriété avec sa valeur éventuelle. Ils ont aussi réfléchi à l’achat d’un triplex, qui pourrait servir de logement pour les enfants et de bureau pour la pratique privée de Fannie. « Ce projet est dans les cartons, mais encore une fois, nous ne savons pas si c’est une bonne ou une mauvaise idée ! »

Le prêt hypothécaire de la maison et du chalet arrive à échéance en 2025. Les quarantenaires craignent que la hausse des taux d’intérêt ait une incidence importante sur leur projet de retraite à 60 ans. Leur taux actuel est fixé à 1,99 %.

« Nous louons le chalet pour des séjours court terme, explique Fannie, ce qui nous donne quelques milliers de dollars en revenus supplémentaires annuellement, mais vraiment pas assez pour couvrir les frais de base du chalet, qui s’élèvent à 25 000 $. »

Fannie et Guillaume ont de bons revenus, mais également plusieurs dépenses récurrentes. Tout d’abord, l’aîné de 14 ans fréquente une école privée qui coûte 6000 $ par année. Le cadet de 11 ans fera aussi son secondaire au privé. Il y a les traitements d’orthodontie qui s’ajoutent pour les deux enfants, un montant total d’environ 10 000 $. Sans oublier que la famille habite une maison centenaire qui aura besoin de rénovations.

Les quarantenaires ont de bonnes habitudes d’épargne. Ils mettent 200 $ toutes les deux semaines dans le REEE des enfants. Fannie cotise le maximum admissible dans ses REER chaque année, car elle n’a pas de fonds de pension d’un employeur, contrairement à Guillaume.

Le couple a fait un budget récemment, qui l’a laissé pantois. « En gros, après le paiement des impôts, la mise de côté pour les REEE et le REER, il ne reste rien, relate Fannie. Ça nourrit ce sentiment de ne pas être très bons, actuellement, avec ce projet d’être libres financièrement à 60 ans. »

Ils ont envoyé une série de questions pour le planificateur. « Devrait-on augmenter nos revenus ? Diminuer nos dépenses, mais lesquelles ? Vendre le chalet ? Louer davantage le chalet ? »

Les chiffres

Fannie*, 41 ans

Salaire : 83 560 $

Fonds de retraite : non

RRQ projeté à 65 ans : 1417 $ (à 60 ans : 858 $)

REER : 114 089 $

CELI : 17 093 $

Guillaume*, 42 ans

Salaire : 88 895 $

Rente à prestations cibles de l’employeur : 1867 $ par mois à 65 ans/1040 $ à 60 ans

RRQ projeté à 65 ans : 1595 $ (à 60 ans : 976 $)

CRI : 233 000 $

REER : 46 660 $

CELI : 3800 $

REEE : 25 000 $

REEE grands-parents : 10 000 $

Prêt hypothécaire de la maison : 122 000 $

Valeur de la maison : 425 000 $

Prêt hypothécaire du chalet : 308 000 $

Valeur du chalet : 375 000 $

L’analyse

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller principal, planification financière, Valeurs mobilières Banque Laurentienne, cabinet de services financiers, a fait l’analyse du dossier.

D’entrée de jeu, il observe que la famille a plusieurs projets onéreux en cours.

« Habiter une maison centenaire, ça a beaucoup de cachet, mais quand quelque chose brise, ça coûte cher. Les traitements d’orthodontie et l’école privée coûtent cher aussi », indique Pierre-Raphaël Comeau, qui précise que son rôle n’est pas de juger de la validité des projets, mais d’aider les consommateurs à donner la priorité aux plus importants et à les réaliser.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller principal, planification financière, Valeurs mobilières Banque Laurentienne, cabinet de services financiers

Selon ses calculs, si le couple poursuit sa route dans sa direction actuelle sans faire de changements, il frappera un mur en 2026.

Déjà, avec son taux hypothécaire à 1,99 %, la famille sera dans le rouge de 7000 $ l’an prochain. Mais en réalité, ce sera près du double, car le taux ne sera plus le même lors du renouvellement des prêts hypothécaires du chalet et de la maison en 2025.

Quel sera le taux en 2025 ? Mystère. L’expert s’est donc appuyé sur celui suggéré par l’Institut de planification financière pour les projections à long terme : 4,4 % fixe pour 5 ans.

« Ça leur fait près de 500 $ par mois de plus en versements en 2026 pour les deux hypothèques. Le déficit prévu s’élève à 13 000 $ en 2026. Ça commence à faire beaucoup. »

Les options

Quelles sont les solutions ? Lors des échanges avec Fannie, elle disait qu’elle avait atteint le nombre d’heures maximal par semaine possible dans sa profession, tandis qu’elle estimait la possibilité d’augmenter la location du chalet de 15 %. Or, ce montant supplémentaire ne suffira pas à couvrir les 25 000 $ de frais fixes d’entretien.

Diminuer les dépenses ? C’est à Fannie et à Guillaume de déterminer ce qui est moins important pour eux.

Chose certaine, si Guillaume cesse ses contributions au REER, par exemple, cela signifie que le couple devra reporter son projet de retraite hâtive. Sans compter que les impôts à payer seront plus élevés.

Si Guillaume et Fannie souhaitent à tout prix garder la maison et le chalet, ils pourraient demander à leur institution financière un amortissement plus long. « Ils peuvent retourner chez le notaire avec un amortissement sur 30 ans. Certaines institutions financières offrent cette possibilité. Ils auraient de plus petits paiements, mais le désavantage, c’est qu’ils payeront beaucoup d’intérêts. »

Éponger le déficit avec leur fonds d’urgence est à proscrire, car tout basculerait en cas de pépin, indique l’expert, qui remarque que le montant du fonds devrait être de 47 000 $, alors qu’il s’élève actuellement à 21 000 $.

La solution

Après avoir multiplié les scénarios et fait tous les calculs, Pierre-Raphaël Comeau en arrive à la conclusion que le couple doit vendre le chalet.

Un évaluateur agréé ou un courtier immobilier pourra leur fournir des comparables et fixer un prix. Selon le dernier rapport de Royal LePage, les prix moyens des propriétés récréatives dans leur région ont augmenté d’environ 30 % depuis 2020.

Pour les projections, l’expert a usé de prudence, estimant le montant de la vente à 400 000 $.

« Les nouvelles règles de gain en capital à 66 % de taux d’inclusion ne s’appliqueraient pas. Le gain serait de l’ordre de 50 000 $ (15 %) à 100 000 $ (30 %) pour le couple, donc bien en deçà du seuil de 250 000 $ par personne, par année, pour que le nouveau taux d’inclusion s’applique. »

Pierre-Raphaël Comeau conseille d’attendre l’an prochain pour vendre.

Après avoir remboursé le prêt hypothécaire, payé les impôts et autres frais reliés à la vente, le couple aurait une somme restante d’approximativement 86 000 $.

Guillaume pourrait alors mettre 31 000 $ dans son REER et 12 000 $ dans son CELI, tandis que Fannie mettrait 43 000 $ dans son CELI. Le fonds d’urgence serait renfloué.

En 2025-2026, en payant l’école privée et les traitements d’orthodontie, le budget serait équilibré.

À partir de 2027, le couple aurait un surplus qui pourrait être utilisé pour l’épargne retraite. Guillaume pourrait en profiter pour utiliser ses droits de REER restants. En 2028, même après avoir mis des sommes supplémentaires destinées à la retraite, le couple aura encore des surplus.

« Ce sera un bon moment pour changer d’auto et peut-être aussi réévaluer le projet du triplex », suggère le planificateur financier.

En suivant ce plan, l’objectif de retraite complète à 60 ans en juin 2043 serait donc possible. Leurs revenus nets mensuels s’élèveraient à 6800 $.

Pierre-Raphaël Comeau rappelle qu’un plan financier est sujet à changements. « Cette discussion jette de bonnes bases pour les six prochaines années, mais il faudra vérifier par la suite s’il tient toujours la route. »

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.