Stéphane* aimerait mettre la pédale douce. Le mécanicien de 46 ans a une devise : « Dépenser moins pour travailler moins. »

La situation

Son travail dans un centre de camions est très exigeant.

« Les roues sont pesantes, explique-t-il, mais en même temps, ça tient en forme. Je ne voudrais pas arrêter de travailler complètement à 55 ans, mettons. Je voudrais continuer tranquillement, me garder actif, mais travailler moins. »

À titre d’exemple, il évoque quatre jours par semaine à partir de 50 ans, trois jours à 55 ans, etc.

« Est-ce possible ? Je n’exclus pas la possibilité de changer d’emploi quelque part vers 60 ans, pour quelque chose de moins exigeant. »

En vertu d’une récente augmentation, il prévoit gagner 70 000 $ en 2024.

Le régime de retraite de son employeur consiste en un REER collectif dans un fonds de travailleurs… auquel l’employeur ne contribue pas.

« J’ai été un petit peu négligent au cours des dernières années, admet Stéphane. Je mettais 20 $ par semaine. Je viens de monter à 120 $ par semaine. »

Il détient 15 000 $ dans ce REER collectif et 15 000 $ dans un REER chez son institution financière.

Il habite en région. La modeste maison acquise de sa mère en 2004 lui « a toujours permis d’avoir un petit prêt hypothécaire et des petits paiements », confie-t-il. « Toutes les grosses rénovations sont faites. »

Le prêt sera acquitté en octobre prochain. Il prévoit alors consacrer au REER les 200 $ du paiement hypothécaire hebdomadaire.

Stéphane et sa conjointe ont chacun une fille de leurs précédentes unions. « Nos budgets sont assez séparés. Je m’occupe de toutes les dépenses de la maison et elle paie l’épicerie », indique-t-il.

Elle verse un petit loyer de 50 $ par semaine, qu’il songe à éliminer quand le prêt hypothécaire sera soldé.

De son père disparu en 2023, Stéphane devrait toucher sous peu un héritage de 40 000 $, qu’il veut investir sagement pour faciliter son projet de ralentissement progressif.

« Je suis allé sur le site du RRQ, et j’ai fait les calculs, dit-il. Ils prévoient que j’aurais un montant de 1484 $ à partir de 65 ans. »

Pour se donner les moyens de ce freinage en douceur, le mécanicien évoque la simplicité volontaire.

Je n’ai pas un gros train de vie. J’ai regardé aussi comment je pourrais réduire mon budget de fonctionnement.

Stéphane, 46 ans

En incluant son paiement hypothécaire actuel, il estime son coût de vie entre 38 000 $ et 44 000 $ par année, un flottement qu’il impute aux variations de ses loisirs estivaux.

Il n’entrevoit pas de dérapage budgétaire lorsque viendra le temps de remplacer sa voiture.

« Je suis mécanicien, j’ai changé mon auto voilà trois ans, décrit-il. J’ai une Toyota 2009, je prévois la garder encore cinq ans, peut-être plus longtemps encore. Toutes les autos que j’ai eues, je les ai achetées pas cher et je les ai gardées une éternité. »

En somme, Stéphane ne brûle pas la chandelle par les deux bouts. Cependant : « Je brûle des cierges en espérant que vous reteniez ma candidature », nous a-t-il écrit.

Les chiffres

Stéphane, 46 ans

  • Salaire : environ 70 000 $ en 2024
  • REER collectif : 15 000 $ dans un fonds de travailleurs
  • REER dans son institution financière : 15 000 $
  • CELI : 0 $
  • Héritage de 40 000 $ à encaisser bientôt
  • Comptes courants et fonds de roulement : 19 000 $

Propriété

  • Évaluation municipale : 265 000 $
  • Prêt hypothécaire soldé en octobre 2024
  • Aucune autre dette

L’analyse

Le défi consiste à ne pas trop ralentir, au risque paradoxal de heurter un mur budgétaire. Ou de tomber en panne d’épargnes.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Le planificateur financier Raphaël Hainault, conseiller en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille adjoint chez fdp gestion privée

Pour évaluer à quel point notre mécanicien peut mettre les freins, le planificateur financier Raphaël Hainault, conseiller en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille adjoint chez fdp gestion privée, pose d’abord une série de paramètres.

Pour l’essentiel, il prend en compte les épargnes actuelles de Stéphane : 15 000 $ en REER collectif, autant en REER personnel, 19 000 $ dans son compte bancaire et 40 000 $ en héritage. Il considère les 120 $ que Stéphane verse chaque semaine dans le REER collectif au travail, soit un ajout d’environ 6240 $ par année à cette cagnotte.

Cette contribution annuelle augmentera à partir du moment où s’y ajoutera la somme qu’il consacre actuellement au paiement hypothécaire.

« Je n’ai pas considéré la valeur de la résidence dans les calculs. Je considère cette valeur comme un coussin de sécurité advenant certains revers de fortune, comme une perte d’emploi ou une maladie », souligne-t-il.

Des doutes

Un simple coup d’œil sur les données financières a rapidement mené le planificateur à douter du réalisme du projet de Stéphane. Avant de mesurer l’effet d’une réduction progressive des revenus, il a évalué les conditions nécessaires au maintien d’un niveau de vie minimal jusqu’à la fin de ses jours.

Quel est ce niveau de vie ?

Stéphane l’a lui-même estimé entre 38 000 $ et 44 000 $ par année, en incluant son paiement hypothécaire.

En fonction du revenu brut de 70 000 $, des cotisations de 6240 $ versées dorénavant au REER collectif et du loyer payé par la conjointe, Raphaël Hainault calcule de son côté que Stéphane dégage un revenu disponible d’environ 50 000 $ par année.

Une fois exclus les 10 400 $ de paiements hypothécaires, les 40 000 $ restants correspondent probablement à ses dépenses courantes.

L’hypothèse semble d’autant plus plausible que Stéphane a fait récemment un petit ménage budgétaire pour faire passer sa cotisation au REER collectif de 20 $ à 120 $ par semaine.

« Cela semble être son coût de la vie moyen dans un monde idéal et dans une année normale, observe Raphaël Hainault. Par contre, bien qu’il soit habile avec les voitures, il devra un jour s’en procurer une nouvelle. »

Il pose l’hypothèse de l’achat d’une nouvelle voiture d’occasion de 20 000 $ à intervalle de 15 ans, en débutant en 2029.

« Sur la base de ces données, j’ai simulé la retraite de Stéphane en maintenant son niveau de vie actuel, explique-t-il. Malheureusement, la conclusion risque de ne pas lui plaire. »

Mauvaise nouvelle

La réduction de la semaine de travail aurait une incidence sur tous les aspects de sa planification de retraite : moins de revenus, donc moins d’épargne et moins de cotisations au RRQ.

Son revenu actuel de 70 000 $ avoisine le plafond de revenus de travail admissible pour une cotisation maximale.

Une réduction de son temps de travail le ferait passer sous le maximum de cotisation annuelle et aura une incidence sur le montant de sa rente.

Raphaël Hainault, conseiller en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille adjoint chez fdp gestion privée

Il retient plutôt la prévision d’une rente du RRQ de 1484 $ par mois à 65 ans, ce qui suppose que Stéphane maintiendra ses revenus actuels jusqu’à cet âge.

Raphaël Hainault repousse d’ailleurs à 70 ans le versement des rentes du RRQ et de la Sécurité de la vieillesse, pour les maximiser à long terme.

« En faisant cela et en y ajoutant les épargnes annuelles prévues, j’estime que Stéphane sera en mesure de bâtir un patrimoine en placements d’environ 580 000 $ (l’équivalent de 383 000 $ en valeur d’aujourd’hui) pour une retraite à 66 ans », indique-t-il.

Stéphane doit donc maintenir ses revenus au niveau actuel jusqu’à 66 ans pour conserver son coût de vie de 40 000 $, indexé à 2,1 % par année, tout au long de sa retraite.

« Ses épargnes s’épuiseraient alors à 92 ans et il lui resterait sa maison, constate notre planificateur. Par conséquent, le plan de Stéphane nécessiterait une baisse immédiate des dépenses ou une augmentation de ses revenus. »

Puisqu’il veut ralentir plutôt qu’accélérer, c’est du côté d’une compression budgétaire supplémentaire qu’il devra faire porter ses efforts.

Pour lever le pied

L’homme de 46 ans a une dizaine d’années devant lui pour se donner les moyens de lever le pied.

Supposons par exemple qu’il réussisse à ramener dès maintenant ses dépenses courantes à 35 000 $, donc à épargner 5000 $ de plus par année au cours des prochaines années.

« Toutes les autres hypothèses demeurant égales par ailleurs, il pourrait alors envisager une retraite à 65 ans plutôt qu’à 66 ans et réduire sa semaine à quatre jours à partir de 52 ans », évalue Raphaël Hainault.

Stéphane devra consentir un rigoureux exercice de simplicité volontaire pour infléchir la trajectoire. À l’approche de sa cible, le mécanicien pourra faire une mise au point de sa situation.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.