Dans L’argent et le bonheur, notre journaliste Nicolas Bérubé offre chaque dimanche ses réflexions sur l’enrichissement. Ses textes sont envoyés en infolettre le lendemain.

J’avais une discussion sur les finances récemment avec Lyna Mansouri, animatrice à CISM, la radio de l’Université de Montréal, lorsqu’elle a exprimé ce que beaucoup d’investisseurs pensent ces jours-ci.

« Je veux placer mon argent, a-t-elle dit. Mais je ne veux pas investir dans des compagnies qui détruisent le monde. »

On a parfois l’impression de faire un pacte avec le diable en investissant. Oui, on sait qu’on va probablement s’enrichir à long terme. Mais à quel prix ? Et est-ce que nos placements détruisent le monde ?

J’ai trois nouvelles à vous donner : deux bonnes, et une mauvaise.

Première bonne nouvelle, non, nos placements ne détruisent pas le monde. C’est que, contrairement à l’idée répandue, lorsqu’on achète l’action d’une compagnie, notre argent n’atterrit pas dans les poches de cette compagnie.

Si je me levais demain matin, que je vendais tous mes placements et que j’investissais 100 % de mon argent dans des actions de la pétrolière ExxonMobil, pas un seul de mes dollars n’irait à ExxonMobil.

Pourquoi ? Quand on investit en Bourse, notre argent ne va pas à la compagnie dont on détient les actions, mais bien à la personne ou l’institution qui détenait les actions avant de nous les vendre.

Si les gens achètent moins d’essence, qu’ExxonMobil fait moins de profits et que le prix de ses actions baisse, le fait que je possède des actions ne va rien changer au sort de la compagnie. À l’extrême, elle pourrait faire faillite, comme l’ont fait des compagnies « désuètes » comme Sears ou Kodak, et mes actions n’y changeraient rien.

Les fonds ESG

Au-delà de l’impact de nos dollars, bien des gens sont mal à l’aise d’ouvrir la page d’information de leur fonds et de voir qu’ils détiennent toutes sortes de compagnies qu’ils aimeraient à la limite voir disparaître.

Savoir que notre destin financier est en partie lié au succès d’entreprises avec lesquelles on est en désaccord n’est pas idéal.

Ça nous amène à mon deuxième point. Depuis quelques années, des façons « responsables » d’investir voient le jour. Les produits les plus populaires de cette tendance sont les fonds qui tiennent compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG).

Les gestionnaires qui assemblent les fonds ESG peuvent exclure différents types d’industries, comme les armes à feu, l’industrie pétrolière, les prisons privées, les jeux de hasard, etc. Des fonds ESG sont aujourd’hui offerts par la majorité des institutions financières.

Par exemple, la firme BlackRock propose un fonds tout en un équilibré iShares à 60 % actions et 40 % obligations (GBAL), un fonds de croissance à 80 % actions et 20 % obligations (GGRO) et un fonds entièrement composé d’actions (GEQT). BMO propose le fonds équilibré ZESG, composé à 60 % d’actions et à 40 % d’obligations.

Ces fonds contiennent proportionnellement plus de compagnies de technologie que les fonds non-ESG, donc risquent d’être plus liés aux hauts et aux bas de cette industrie. Mais ils demeurent très diversifiés, avec une exposition à plus de 1000 compagnies autour du monde. Les frais de gestion sont de 0,25 % par année pour les fonds BlackRock, tandis que le fonds ZESG de BMO a des frais de gestion de 0,20 %. Ces fonds à faibles frais de gestion ne sont accessibles qu’aux investisseurs autonomes, ceux qui achètent eux-mêmes leurs placements via une plateforme de courtage.

Bémol

Cela dit, les fonds ESG ne sont pas toujours comme on voudrait qu’ils soient.

Certains fonds ESG ont des frais de gestion élevés. C’est le cas notamment des fonds SociéTerre, de Desjardins. Ces fonds sont assortis de frais de gestion annuels allant jusqu’à 2,39 %, ce qui inclut les frais du fonds, ainsi que les frais de conseil.

Par ailleurs, les gestionnaires de fonds ESG font parfois des choix qui ne plairont pas à tout le monde. Par exemple, les fonds SociéTerre et BlackRock détiennent des actions de RBC, banque qui finance massivement les compagnies pétrolières. Le fonds ZESG de BMO contient un placement dans la compagnie de pipelines Enbridge.

Comment c’est possible ? C’est qu’à strictement parler, une banque n’est pas une entreprise très polluante. Donc les banques tendent à être incluses dans les fonds ESG. Il arrive souvent aussi que ces fonds gardent le « meilleur élève » d’une industrie polluante. Celui qui fait des efforts pour être plus vert, qui a des objectifs mesurables de carboneutralité, etc.

Des entreprises « parias »

Ce qui m’amène à ma troisième nouvelle, celle qui est mauvaise.

Plusieurs études ont été menées sur l’impact de l’investissement ESG. Les conclusions ne sont pas emballantes.

L’un des concepts clés du mouvement ESG est qu’en excluant les compagnies polluantes des portefeuilles des investisseurs, celles-ci vont devenir des entreprises « parias ». À long terme, leur valeur en Bourse va diminuer. En retour, une plus faible valeur boursière aura pour effet d’augmenter les coûts d’emprunt de ces compagnies, et donc de nuire à leurs profits.

Ça, c’est la théorie. Comment ça se passe en pratique ?

Une étude de 2023 du Boston College et de Yale, partagée récemment par Benjamin Felix, directeur de la recherche et gestionnaire de portefeuille chez PWL Capital, a montré que, dans l’éventualité où les coûts d’emprunt des entreprises polluantes sont affectés négativement par les investisseurs ESG, la première chose que ces entreprises laissent tomber est… leur programme environnemental.

Consultez l’étude Counterproductive Sustainable Investing: The Impact Elasticity of Brown and Green Firms (en anglais)

Bref, en voulant « punir » les entreprises polluantes, les investisseurs ESG font diminuer les efforts de ces entreprises pour aider la société et la planète.

Quand vient le temps de rendre le monde meilleur, je n’ai pas la réponse. Mais l’investissement ESG n’est probablement pas la solution.

Benjamin Felix, directeur de la recherche et gestionnaire de portefeuille chez PWL Capital

Alors, c’est quoi, la solution ?

La Caisse d’économie solidaire Desjardins offre à ses membres de faire du Placement à rendement social. Les dépôts des épargnants servent à faire de la finance solidaire, notamment auprès d’associations, de coopératives et de syndicats.

Consultez le site de la Caisse d’économie solidaire Desjardins

La Caisse offre actuellement de l’épargne à terme 3 ans à 4,00 % par année. Pour l’ensemble des produits à rendement social, on obtient un rendement moyen de 2,5 % pour 2023. Bref, ce sont des placements sûrs… et les rendements le reflètent. Avec de tels rendements, les investisseurs devraient épargner et investir davantage d’argent pour espérer voir leurs actifs croître et se multiplier avec les années.

La première tâche de chaque investisseur est de bâtir un portefeuille avec lequel il est capable de bien dormir. Investir est une aventure trop émotive pour s’y lancer avec un portefeuille inadéquat.

S’ils vous permettent de commencer ou de continuer à investir, les fonds ESG (imparfaits) sont peut-être pour vous. Même s’ils ne régleront sans doute pas les problèmes du monde.