Gilles* et Huguette* ont de la difficulté à s’y retrouver dans le processus de décaissement de leurs revenus de retraite. Devraient-ils privilégier le Supplément de revenu garanti (SRG) dans leurs calculs ?

Publié le 10 avril
Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

La situation

Quand les revenus de retraite proviennent de différences sources, les calculs sont complexes et personne n’a envie de se tromper… Et de laisser de l’argent sur la table.

Gilles, 61 ans, a pris sa retraite en décembre dernier. Son ancien employeur lui avait offert un régime à cotisations déterminées. Il se retire donc du marché du travail avec un montant qu’il doit gérer lui-même judicieusement pour en avoir assez jusqu’à la fin de ses jours.

« J’ai des décisions à prendre au sujet du régime de retraite de mon employeur, nous écrit Gilles. Je dois décider si je commence à le débiter maintenant ou si j’attends. »

Pour éviter tout faux pas, Gilles n’a pas encore demandé sa rente du Régime de rentes du Québec.

En revanche, sa conjointe de fait, Huguette, 68 ans, est retraitée depuis 2013 et peut compter sur un régime à prestations déterminées.

« Nous voudrions savoir aussi si un coût de vie net de 75 000 $ par année incluant divers voyages est possible jusqu’à un âge avancé », se questionnent les amoureux, en couple depuis 25 ans, et sans enfants.

« Étant donné que depuis décembre 2021, je n’ai aucun revenu sauf celui qui provient du deuxième appartement de notre duplex, notre résidence principale, précise Gilles, est-ce qu’on devrait demander le Supplément de revenu garanti ? »

Les chiffres

Gilles, 61 ans

  • Valeur du régime de retraite à cotisations déterminées : 141 000 $
  • REER : 252 000 $
  • CELI : 103 000 $
  • Placements non enregistrés : 172 000 $
  • Compte d’épargne : 8000 $
  • Copropriétaire d’un duplex libre d’hypothèque
  • Valeur marchande : 600 000 $
  • Revenus locatifs : 500 $ par mois (50 % chacun)

Huguette, 68 ans

  • RRQ : 490 $ par mois
  • PSV : 642 $ par mois
  • RREGOP : 616 $ par mois
  • REER : 147 000 $
  • CELI : 97 000 $
  • Placements non enregistrés : 73 000 $
  • Compte d’épargne : 20 000 $

L’analyse

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne, a utilisé un logiciel sophistiqué pour déterminer si Gilles devrait ou non demander le Supplément de revenu garanti (SRG).

« Le Supplément de revenu garanti (SRG) fournit un paiement mensuel non imposable aux bénéficiaires de prestations de la Sécurité de la vieillesse ayant un faible revenu et vivant au Canada », indique le site du gouvernement.

« Le SRG est destiné aux gens les plus démunis de la société. En tant que planificateur financier, mon travail est d’aller trouver la meilleure solution pour mon client sans jugement de valeur », précise Pierre-Raphaël Comeau.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne

Si ce n’est pas que les plus démunis qui l’utilisent, est-ce la faute du client qui essaie d’optimiser sa situation fiscale ou celle du gouvernement qui devrait réformer son régime ? C’est un débat de société.

Pierre-Raphaël Comeau, conseiller expert en gestion de patrimoine pour la gestion privée de la Banque Laurentienne

Dans le cas présent, Huguette, qui est plus âgée que son conjoint, y avait déjà droit, car le revenu annuel du couple se situait à moins de 46 656 $ avant la retraite de Gilles.

« J’ai fait un premier scénario dans lequel ils vont chercher le SRG pour les trois prochaines années », explique le planificateur.

Ce qui se détaille comme suit : 7000 $ annuellement du RREGOP d’Huguette, 6000 $ du Régime de rente du Québec d’Huguette et 6107 $ de revenus locatifs. Si on ajoute 10 000 $ qui proviennent des placements non enregistrés, on atteint 29 000 $.

C’est le seuil pour que Gilles ait droit au SRG. Il aurait 365 $ par mois.

Le SRG, oui ou non ?

« Le SRG n’est pas taxable. C’est le Saint Graal, la poule aux œufs d’or du revenu non taxable », illustre Pierre-Raphaël Comeau.

Cependant, le couple n’y a droit que pendant trois ans. À 71 ans, Huguette doit obligatoirement décaisser un minimum de FERR.

Pas d’impôt à payer pendant trois ans semble une stratégie fantastique… à première vue.

Pierre-Raphaël Comeau a repris son logiciel pour faire un deuxième scénario de décaissement, mais sans se soucier du SRG.

« J’ai fait un décaissement intelligent », soutient l’expert.

Pour comparer les deux scénarios, il a pris comme date butoir les 90 ans de Gilles et les 97 ans d’Huguette.

« En dollars d’aujourd’hui, le scénario avec le SRG donne au bout du compte 12 000 $ de plus. Tandis qu’avec le décaissement intelligent, on arrive à 37 000 $. C’est donc trois fois plus payant. En argent de 2051, ça donne une différence de 66 000 $ », explique Pierre-Raphaël Comeau.

Il précise que les calculs sont reliés à ce cas particulier. « Ça ne veut pas dire que ce sera toujours le cas si les règles d’impôts changent. »

Le décaissement intelligent

De 61 à 65 ans, le planificateur suggère à Gilles de décaisser 26 000 $ par année du régime de son ancien employeur et d’utiliser des placements non enregistrés pour atteindre le coût de vie désiré.

Pourquoi décaisser tout de suite le RPA à cotisations déterminées ? Parce qu’après 65 ans, Gilles devra respecter un montant maximal dans ses retraits annuels. Il faut sauter sur l’occasion avant cette échéance, affirme l’expert.

De 66 à 69 ans, Gilles devrait décaisser 18 000 $ de REER et de placements non enregistrés.

Lorsqu’à 70 ans les placements non enregistrés seront épuisés, la suite sera un savant mélange de CELI, de REER et des restes du RPA à cotisations déterminées.

« Le réflexe, c’est de se débarrasser du non enregistré au plus vite. Et le REER gonfle et la facture arrive après. »

« C’est mieux dans ce cas-ci de payer un peu d’impôts au fur et à mesure », assure le spécialiste.

Le coût de vie tient-il la route ?

Selon les calculs du conseiller expert en gestion de patrimoine, le couple aura amplement les moyens de soutenir un coût de vie de 75 000 $ par année.

« Jusqu’à 90 ans, ils peuvent même aller jusqu’à 82 500 $ sans problème, s’ils prennent le deuxième scénario. S’ils optent pour le premier, ce coût de vie n’est plus possible à 86 ans. »

Cependant, Gilles et Huguette auront encore le duplex, qui, dans 22 ans, pourrait valoir 1 million. Ils auraient donc la possibilité de le vendre.

« C’est normal d’être angoissé face au décaissement, assure le planificateur, parce que chaque fois qu’on prend une décision, elle a des répercussions. »

S’il vend le duplex, le couple aura encore de l’argent jusqu’à 100 ans.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

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