Vous êtes sceptique quand le gouvernement Trudeau annonce avoir réduit les forfaits cellulaires de 25 %, alors que votre facture ne cesse d’augmenter ? Vous avez raison… et tort. Car si les prix ne cessent effectivement de baisser depuis quelques années, les Canadiens sont de plus en plus gourmands en données et en minutes d’appels. Et ils ont la malchance de vivre dans un des pays où les services sans fil sont les plus chers. Explications.

Karim Benessaieh
Karim Benessaieh La Presse

69 $

C’est le revenu moyen par abonné au Canada que tiraient les fournisseurs de services mobiles en 2019, selon les statistiques les plus récentes compilées par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). C’est au Québec que ce revenu est le plus bas au pays, à 58,72 $, une situation qu’on attribue essentiellement à la concurrence d’un quatrième acteur, Vidéotron. En 2015, le revenu moyen par utilisateur au Canada était de 64,07 $.

Statistique Canada l’établit clairement : les Canadiens et les Québécois dépensent beaucoup plus en services sans fil depuis six ans.

Et pourtant, ils baissent…

Le grand paradoxe, c’est que cette facture en hausse survient alors que les prix de téléphonie cellulaire ne cessent de baisser. Fin juillet, le ministre François-Philippe Champagne, à Ottawa, a annoncé des baisses de 9 % à 25 % sur les forfaits les plus populaires, des données compilées par Wall Communications, qui fait autorité en la matière. Le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie assurait être en bonne voie de remplir la promesse électorale de 2017 de Justin Trudeau d’ici mars 2022.

« Nous sommes près d’atteindre les objectifs du gouvernement, y compris au Québec, et nous prévoyons respecter l’échéance de mars 2022 », a annoncé à La Presse Vanessa Damha, porte-parole de Bell. « Les prix des services sans fil au Canada ont baissé ces dernières années : de nombreux rapports […] montrent que les prix des services sans fil sont en baisse depuis un certain temps, notamment une baisse de 21,5 % entre juin 2020 et juin 2021 », indique Stéphanie Dussault, porte-parole chez Telus.

Selon Statistique Canada, les prix ont baissé de 34 points de pourcentage depuis 2017.

« Les prix baissent, effectivement », confirme Nadir Marcos, fondateur et président de PlanHub, un outil de comparaison des prix. Un exemple : des forfaits offrant 3 Go à moins de 40 $ étaient exceptionnels il y a quelques années. Aujourd’hui, même les trois grands fournisseurs, Telus, Rogers et Bell, les offrent, du moins au Québec.

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Nadir Marcos et Guillaume Marcade, confondateurs de PlanHub

Données en explosion

Le paradoxe n’est qu’apparent. M. Marcos a constaté un changement chez les utilisateurs de PlanHub : alors qu’ils cherchaient des forfaits offrant 1,8 Go en moyenne en 2016, ils optaient plutôt pour 5,9 Go en août 2021.

C’est comme si vous profitiez de la baisse des prix de l’essence pour passer d’une Smart à un Ford F-150 : vos dépenses en carburant grimperaient en flèche. C’est essentiellement ce qui est arrivé avec les téléphones cellulaires. En 2019, les Canadiens consommaient 2,9 Go de données par mois en moyenne, selon le CRTC, et la quasi-totalité avaient des forfaits d’appels illimités. En 2015, la consommation n’était que de 1,4 Go et les appels illimités n’étaient pas encore la norme.

2e au monde

Malgré les baisses de prix, un fait demeure incontournable : le Canada est un des endroits où on paie le plus cher pour son service sans fil, et ce, depuis des années.

Selon les firmes Wall Communications et Nordicity, il n’y a qu’au Japon qu’on trouve des prix plus élevés, du moins pour les forfaits à moins de 4 Go.

Pour les forfaits plus généreux en données, le Canada se retrouve au 3e rang, derrière le Japon et l’Allemagne. Pierre Larouche, professeur de droit et expert en droit de la concurrence à l’Université de Montréal, a vu de près les exemples de l’Europe et des États-Unis, où il a vécu quelques années au détour des années 2000.

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Pierre Larouche, professeur de droit à l’Université de Montréal et expert en droit de la concurrence

« J’ai toujours eu l’impression qu’on payait trop cher au Canada. Et toutes les études derrière la décision récente du CRTC concernant les opérateurs mobiles virtuels (MVNO) étayent bien ma conclusion : les prix sont plus chers au Canada qu’ailleurs. »

Quatre acteurs

Selon M. Larouche, « il n’y a pas 500 recettes » si on veut forcer des baisses de prix plus importantes : il faut favoriser la concurrence. Or, l’essentiel du marché canadien est dominé par trois grands acteurs, Rogers, Telus et Bell, qui contrôlaient avec leurs entreprises affiliées Fido, Koodo et Virgin 90,2 % du marché en 2019, selon le CRTC. L’exemple de l’impact d’un quatrième acteur comme Vidéotron au Québec confirme une règle empirique en matière de concurrence, estime le professeur : « Les statistiques nous montrent que la différence entre trois et quatre grands joueurs est assez importante […] À trois joueurs, ce sont des marchés ronflants. Je préfère avoir quatre entreprises qui se battent plutôt que trois qui sont confortables. »

28 milliards

Revenus tirés du secteur des services mobiles au Canada en 2019, en hausse de 16 % par rapport à 2017, selon le CRTC.

34,4 millions

Nombre d’abonnés canadiens à des services sans fil en 2019 ; 90 % ont des forfaits de données. Rogers détient 32,5 % du marché, suivi de Bell (29,2 %) et de Telus (28,6 %). Les « autres » récoltent 9,8 % des parts. Le Québec est distinct à ce chapitre, avec une part de marché estimée à 15 % pour Vidéotron.