Jacqueline* et Bernard*, retraités de 70 ans et locataires depuis la vente de leur maison, ne savent plus à qui se fier pour élaborer une stratégie de décaissement de leurs actifs qui leur permet d’avoir des revenus.

Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

La situation

« La stratégie initiale, et toujours privilégiée par notre conseiller en placements, est de retirer les placements non imposables en premier, soit les placements non enregistrés et les CELI, puis les REER/FERR, écrit Bernard. C’est la stratégie classique de garder libres d’impôts les gains des placements le plus longtemps possible. »

Or, le nouveau comptable du couple propose plutôt de convertir dès maintenant tous leurs REER en FERR et de les retirer à raison de 5300 $ par mois chacun, soit 63 600 $ chacun par année. Le comptable de leurs amis préconise aussi cette option.

« On pourrait réinvestir chaque année les sommes que nous ne dépensons pas », précise Bernard.

« L’objectif est de s’assurer de payer moins d’impôts que l’escompte reçu lors de l’achat des REER, d’une part, et d’autre part, ne pas risquer de payer un fort pourcentage en impôts en cas de décès prématuré. »

Pour Jacqueline et Bernard, c’est un changement de paradigme.

« D’un côté, il y a un comptable qui veut s’assurer que nous puissions bénéficier de nos REER le plus rapidement possible, et de l’autre, une société de placements rémunérée au pourcentage des avoirs qui préfère que nous continuions à reporter l’impôt le plus tard possible. Qui croire ? », se demande le couple.

Les chiffres

Jacqueline
RRQ : 705 $ par mois
Sécurité de la vieillesse : 615 $ par mois
Fonds de pension : 200 $ par mois
CELI : 102 000 $
REER : 380 000 $
Non enregistrés : 160 000 $

Bernard
RRQ : 1159 $ par mois
Sécurité de la vieillesse : 615 $ par mois
CRI : 36 000 $
CELI : 99 995 $
REER : 550 000 $
Non enregistrés : 150 000 $

Coût de vie familiale : 70 000 $ nets

Les conseils

Antoine Chaume, planificateur financier et conseiller en sécurité financière chez Lafond+Associés, s’est penché sur la question. Il observe ce type de réflexion régulièrement ces jours-ci chez les retraités.

« La situation n’est pas toute blanche ou noire », prévient-il.

Tout d’abord, l’expert explique cette approche fort utilisée, celle des trois D. « Au niveau de la fiscalité, on veut déduire tout ce qu’on peut, différer tout ce qui est possible et diviser les revenus au maximum ou, si vous préférez, faire du fractionnement. »

Cependant, dans le cas qui nous occupe, différer mur à mur pourrait entraîner une catastrophe fiscale si une véritable catastrophe survenait dans la vie des deux membres du couple et les entraînait dans la mort en même temps.

« Les héritiers devraient alors remettre 50 % de l’héritage REER/FERR/CRI en impôts, une facture fiscale d’environ 450 000 $. »

Par ailleurs, comme Jacqueline et Bernard sont conjoints de fait, leur testament doit préciser le transfert des REER/FERR à l’autre conjoint, sinon, en cas de décès, tout s’en va automatiquement aux enfants.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Antoine Chaume, planificateur financier et conseiller en sécurité financière chez Lafond+Associés

Il faut donc trouver le juste milieu entre l’approche de différer au maximum et celle de ne pas laisser la moitié de ses avoirs au gouvernement. Dans leur situation, l’enjeu successoral va primer sur celui de différer.

Antoine Chaume, planificateur financier et conseiller en sécurité financière chez Lafond+Associés

La solution

« Pour répondre directement à la question des lecteurs, j’abonde plutôt dans le sens des comptables, qui visent à optimiser la fiscalité d’aujourd’hui, mais surtout la fiscalité de demain. »

Jacqueline et Bernard doivent décaisser de plus grosses sommes chaque année, sans toutefois dépasser une certaine limite. Par exemple, décaisser 100 000 $ d’un coup ne serait pas une bonne stratégie, affirme Antoine Chaume.

Si le couple décide de retirer 50 000 $ par année chacun en REER/FERR, ou 63 000 $ comme le suggère son comptable, il pourrait même en retirer encore plus sans changer de taux d’imposition marginal pour atteindre 90 000 $.

« Cependant, quand on arrive à 90 000 $, les derniers 10 000 $ viennent nous pénaliser de 15 % sur les revenus de la pension de la Sécurité de la vieillesse », souligne le planificateur.

« Dans une perspective où l’on veut optimiser la fiscalité, je leur conseille de retirer pas plus de 79 845 $ par année chacun. »

L’ordre de sortie des placements

Antoine Chaume conseille au couple de sortir en premier le CRI, un des véhicules les moins flexibles. Ensuite, de poursuivre avec les REER/FERR.

À la retraite, on ne veut pas se retrouver dans une situation où les actifs sont bloqués. Il faut toujours s’assurer d’avoir le maximum de flexibilité en cas d’urgence ou si l’on décide finalement de s’acheter une propriété, un chalet, une voiture ou même de payer des soins de santé majeurs.

Antoine Chaume, planificateur financier et conseiller en sécurité financière chez Lafond+Associés

« Il est d’ailleurs préférable de ne pas tout décaisser les placements non enregistrés, qui permettent justement de la flexibilité. »

Le planificateur financier conseille aussi de garder les CELI le plus longtemps possible, parce qu’au décès, il n’y a pas d’impôts à payer sur les CELI transférés aux héritiers.

Les REER/FERR de Jacqueline vont assurément fondre plus vite que ceux de Bernard. D’où l’importance, ici, de fractionner leurs revenus, dans le but de payer moins d’impôts.

« On peut venir transférer jusqu’à 50 % de nos revenus à l’autre conjoint. C’est important que les deux soient au même niveau pour une fiscalité plus avantageuse. »

Comme le couple retirera de l’argent dont il n’a pas besoin, il devra le replacer pour continuer d’avancer, soutient Antoine Chaume. Dans un premier temps, les deux retraités pourront continuer de maximiser leur CELI chaque année.

Ensuite, pour ce qui est des placements non enregistrés, leur planificateur pourra leur proposer des produits financiers fiscalement avantageux.

À ce rythme, si Jacqueline et Bernard ne bonifient pas leur niveau de vie, ils auront encore beaucoup de fonds à 100 ans.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.