Pour nous montrer la chapelle aménagée par l’artiste Charles Daudelin dans les années 1970, sœur Claire Houde grimpe l’escalier et nous entraîne dans un long corridor vide.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Les Sœurs de la Providence quitteront bientôt l’édifice de trois étages de la rue Grenet, dans Cartierville. La Ville de Montréal l’a acheté, en 2016, pour le transformer en bibliothèque.

« C’est une saine gestion, parce qu’un actif immobilier coûte très cher d’entretien », explique la supérieure provinciale, qui connaît la valeur de chaque dollar.

Les Sœurs de la Providence, qui ne sont plus que 380 contre 3000 à une autre époque, avaient déjà vendu, en 2011, leur ancienne maison mère, coin Fullum et Sainte-Catherine. « Imaginez-vous pas que ça ne nous a pas taillé le cœur en morceaux », assure Claire Houde.

Mais 30 % du bâtiment était inoccupé. Des acquéreurs étaient disposés à y aménager des logements sociaux. La logique financière demandait que les sœurs vendent, même si leur cœur disait : non, non, non.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Sœur Claire Houde dans la chapelle d’un édifice des Sœurs de la Providence, à Cartierville

On n’existe pas pour faire vivre des maisons vides, on existe pour aider du vrai monde. Des gens qui ont de la difficulté.

Sœur Claire Houde

Pendant 15 ans, elle a tenu les cordons de la bourse de sa communauté. Sœur économe ? Non, trésorière. « L’économie, c’est un beau terme, mais je préfère le Trésor ! », dit-elle, sourire en coin.

C’est d’ailleurs elle qui a fondé, en 1996, l’Association des trésorières et des trésoriers des instituts religieux (ATTIR), dont elle est encore présidente.

Pendant 19 ans, elle a aussi présidé le conseil d’administration de l’Hôpital du Sacré-Cœur, fondé par les Sœurs de la Providence en 1926.

Bref, pour sœur Claire, comme on l’appelle amicalement, la finance n’est pas un mystère. Et l’argent n’est pas un tabou. Au contraire. « C’est le nerf de la guerre, affirme-t-elle. Si on n’a pas d’argent, on ne peut pas faire notre mission et aider les autres. Notre mission, c’est les pauvres. »

Créée par Émilie Tavernier-Gamelin il y a 177 ans, la communauté vient en aide aux plus démunis : les décrocheurs qui suivent un programme de réinsertion sociale à La Corbeille ; les pauvres qui achètent des aliments à meilleur prix au Magasin d’Émilie ; les nouveaux arrivants qui trouvent des vêtements à la friperie Cartier Émilie.

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Claire Houde ne s’en est jamais laissé imposer, même à 39 ans quand elle est devenue trésorière.

« J’avais les cheveux ben noirs. Il y avait des cheveux blancs qui voulaient me faire signer des documents », se souvient-elle.

« – Pourquoi vous ne signez pas ? Vous avez l’autorité, insistait l’homme.

– Monsieur, si la communauté me délègue pour signer, ils pensent que je vais avoir assez de jugement pour savoir ce que je signe », a-t-elle rétorqué.

Comme il revenait à la charge, elle a ajouté :

« L’indépendance et la liberté, ça n’a pas de prix. Fiche-moi la paix », raconte la religieuse qui complétait alors son MBA à McGill, après avoir obtenu un baccalauréat aux HEC.

Pour elle, la saine gestion commence par l’éducation.

Si une femme ou un homme ne sait pas comment gérer ses finances, ils devraient peut-être suivre quelques cours. L’information et la connaissance, c’est gratifiant. Ça apporte une stabilité, du calme, de la confiance. Et la confiance donne des ailes.

Sœur Claire Houde

Et il ne faut pas avoir peur de demander des conseils, ajoute la supérieure qui a travaillé avec des actuaires, des ingénieurs, des avocats, des comptables et toutes sortes d’autres professionnels.

« Si on est toujours inquiet pour nos placements, ben voyons ! Il faut prendre des moyens pour enlever de l’inquiétude », dit-elle, encourageant les gens à consulter un expert pour les aider dans la planification de leur retraite et la gestion de leurs finances.

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Avec le vieillissement des religieuses, les communautés sont confrontées aux mêmes défis financiers que tous les retraités qui se demandent d’où viendront leurs revenus, compte tenu de la baisse des taux d’intérêt.

« On a changé la politique de placement. On a réduit le pourcentage d’obligations », expose sœur Claire. La communauté prend un risque mesuré, car elle a besoin des revenus nécessaires pour prendre soin de sœurs plus âgées.

« Notre infirmerie va coûter 202 $ par jour pour une sœur malade en 2021 », calcule la supérieure. Cela représente près de 74 000 $ par année pour les salaires des préposées, des infirmières, l’entretien ménager, la cuisine… mais pas l’immobilier.

« C’est moins cher qu’en CHSLD public. Mais au public, c’est le gouvernement qui paie. Nous, c’est nous », dit la religieuse, qui n’est pas stressée pour autant. Elle sait ce qu’il en coûte aujourd’hui et ce qu’il en coûtera demain, études actuarielles à l’appui.

Et puis, les sœurs qui sont passées avant elle ont veillé au grain. « Si on est capable de faire vivre nos sœurs aujourd’hui, c’est parce qu’il y en a d’autres qui y ont pensé avant. Parce qu’on ne pourrait pas récupérer tout ce temps-là », dit sœur Claire.

Autrement dit, la retraite, ça se prépare quand on est jeune, en gardant un style de vie raisonnable.

« L’aspect matériel est important dans notre vie. On a besoin d’argent pour vivre. Mais j’ose vous dire que ce n’est pas ça qui aide la personne humaine d’une façon complète », dit sœur Claire.

Le bonheur vient de ce qu’on redonne aux autres, dit-elle en citant un vieux proverbe : la qualité du don ne dépend pas nécessairement de ce que tu donnes aux autres, mais de ce que tu gardes pour toi.