Laurence* avait écrit à Train de vie le 8 mars, avec un bel optimisme pré-COVID-19. « Mon conjoint et moi nous questionnons sur l’idée que je cesse de travailler. Nous avons trois enfants en jeune âge et passons trop de temps (selon nous) à courir après ce temps au lieu d’en profiter », écrivait-elle.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

« Nous arrivons à un âge charnière où certaines questions se posent ; comment voulons-nous vivre le reste de notre vie ? Pouvez-vous nous soutenir dans notre cheminement ? »

Bien sûr.

« Notre objectif principal est d’essayer de mieux profiter de notre temps, a-t-elle expliqué au téléphone, deux jours plus tard. Ça passe par travailler moins ou travailler différemment, on ne le sait pas. En même temps, on a conscience qu’il faut planifier notre retraite. »

Ce ralentissement pourrait prendre la forme de congés à intervalles réguliers.

« C’est quelque chose qu’on peut faire au travail, indique-t-elle. Et je sais que pendant un traitement différé, je cotise quand même à mon fonds de pension comme si je travaillais. »

Elle souhaiterait alterner 18 mois de travail et 6 mois de congé. « Ce serait mon idéal. »

Pendant combien de temps ? Elle réfléchit quelques secondes. « Au moins 10 ans ? Et si ça peut être plus, pourquoi pas ? »

Mais la famille peut-elle se le permettre ?

« On n’est pas dépensiers d’emblée », assure-t-elle.

Elle ne fait cependant pas de budget.

« La façon de le compter, c’est que je calcule les revenus et j’enlève les épargnes, et tout le reste, c’est de la dépense », décrit-elle en riant.

Le couple épargne en effet avec une belle discipline, avec des cotisations mensuelles aux REER, CELI, REEE… et au compte voyages, auquel il réserve 350 $ par mois.

Ils bénéficient tous deux de régimes à prestations déterminées. « J’ai commencé très jeune dans le réseau, et je serais admissible à la retraite autour de 53 ans, dit-elle. Mon conjoint, ça serait plus autour de 55 ans. » À peu près en même temps, donc.

Le 12 mars, ces données étaient transmises à un planificateur. Le lendemain, les écoles fermaient. La rubrique Train de vie a rapidement été confinée, elle aussi.

À l’annonce que la rubrique reprenait, Laurence nous a réécrit, le 24 mai.

« J’aimerais poursuivre la démarche en considérant cette fois que je quitte mon emploi au moins pour les cinq prochaines années, a-t-elle dit. Je travaille dans le réseau de la santé et les conditions sont trop difficiles à soutenir avec ma vie familiale : horaires jours, soirs, fins de semaine, temps plein, congés fériés et vacances reportés à on ne sait quand, tâche qui ne ressemble en rien à ce pour quoi j’ai étudié… »

La réponse

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Raphaël Hainault, planificateur financier

Le planificateur financier Raphaël Hainault, conseiller en gestion de patrimoine chez Financière des professionnels – Gestion privée, a rendu une première analyse à la fin de mars.

À défaut de chiffres plus précis, et en s’appuyant sur les épargnes dégagées chaque mois par le couple, il a estimé leur coût de vie actuel à environ 110 000 $, incluant 3600 $ en cotisations aux REEE, 15 000 $ en autres dépenses relatives aux enfants et 21 000 $ en remboursements hypothécaires.

C’est donc dire qu’une fois les oisillons envolés et l’hypothèque remboursée, leurs dépenses s’élèveront à environ 70 500 $, en dollars d’aujourd’hui. C’est le coût de vie de base qu’il retient et qu’il maintiendra la vie durant, avec une indexation annuelle de 2 %.

Premier scénario

Dans un scénario de base, le planificateur a confirmé que Laurence et Julien pourraient aisément prendre leur retraite aussitôt que ce sera possible sans pénalité actuarielle, soit respectivement à 53 et 55 ans.

Selon ce scénario, les 21 000 $ versés pour l’hypothèque sont consacrés à l’épargne dès que le prêt est remboursé.

« Dans ce contexte, les épargnes du couple ne s’épuiseront jamais s’ils maintiennent leur coût de la vie de base actuel », constate-t-il.

Congés intermittents

Cependant, pour le scénario de congés intermittents, « la marge de manœuvre est mince à court terme ».

C’est pourquoi cette série de congés ne pourra pas débuter avant que l’hypothèque soit remboursée, en 2024.

Raphaël Hainault pose en principe que les conjoints s’engageraient alors tous les deux dans un régime de congés à traitement différé – ils profiteraient ensemble de ce précieux temps gagné.

Leurs salaires annuels s’en trouveraient réduits du quart. Les deux conjoints continueraient toutefois à contribuer normalement à leurs régimes de retraite, qu’ils prendraient encore une fois à 53 et 55 ans.

« Avec toutes ces hypothèses, je constate que leur scénario est tout à fait plausible, indiquait-il le 29 mars. En effet, leurs épargnes ne s’épuiseraient pas avant qu’ils aient 103 et 106 ans. »

Scénario d’après-COVID-19

Fin mai, après le courriel de Laurence, notre expert a repris ses calculs en supposant qu’elle cessait immédiatement de travailler.

Contrairement au scénario de congés intermittents, un arrêt complet de cinq ans entraîne une interruption de la même durée de la contribution au régime de retraite de Laurence, avec un effet conséquent sur ses rentes de retraite, y compris celle du RRQ. « La réduction serait d’environ 15 % », estime le planificateur.

Le déficit budgétaire durant le congé les forcera à puiser dans leurs épargnes de retraite, qui se trouveront à sec au terme des cinq ans.

Quand elle reprendra le travail, Laurence et son conjoint seront âgés respectivement de 41 et 44 ans en 2025. Ils auront alors une douzaine d’années devant eux pour reconstituer leurs épargnes.

À leur retraite, toujours à 53 et 55 ans, ils auront accumulé environ 550 000 $ en CELI et REER. Ils toucheront leurs rentes du RRQ à 60 ans.

Avec un rendement annuel de 4 %, leurs épargnes s’épuisent théoriquement en 2077, alors qu’ils ont atteint respectivement 93 et 96 ans.

Le projet tient donc la route.

« Ils n’ont pas l’habitude de faire un budget, mais ils devront à mon avis s’y mettre advenant qu’ils mettent leur plan à exécution, puisque les risques sont élevés de dériver un tant soit peu et de rater l’objectif », prévient Raphaël Hainault.

« Malgré tout, moyennant une bonne discipline financière, ce scénario est plausible. »

Le temps est à ce prix.

* Bien que le cas mis en lumière dans cette rubrique soit réel, les prénoms utilisés sont fictifs.

Les chiffres

Laurence, 36 ans

Revenu : 65 000 $
REER : 45 000 $
CELI : 25 000 $
Régime de retraite à prestations déterminées

Julien, 39 ans

Revenu : 115 000 $
REER : 150 000 $
Régime de retraite à prestations déterminées

Propriété : valeur de 450 000 $
Solde hypothécaire : environ 80 000 $
Le prêt devrait être acquitté dans environ quatre ans.
Deux voitures, un prêt auto (encore 20 mois)

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