Il était temps que Québec crève l’abcès. Dans l’industrie de l’assurance automobile et habitation, le malaise était devenu insupportable. Les courtiers eux-mêmes avouaient que leur clientèle était mal servie.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

« Je me sens mal quand je dis que je suis courtier et que je n’ai pas vraiment de choix à offrir aux consommateurs », m’a confié cette semaine un vieux routier qui cherche à se dissocier de son cabinet qui l’incite à envoyer les trois quarts de ses clients vers un seul assureur. Il préfère ne pas être nommé pour ne pas nuire à ses négociations.

En fait, beaucoup de cabinets de courtage sont devenus les pantins d’un assureur unique. Ils envoient la vaste majorité de leur clientèle à cet assureur qui – ô surprise – est aussi un important actionnaire de leur cabinet.

Les consommateurs qui pensent que leur courtier magasine pour eux la meilleure police d’assurance à travers tout le marché se font donc berner. Et c’est comme ça depuis des années.

Mais ce petit manège incestueux va cesser à partir d’aujourd’hui. Enfin ! Les dispositions qui découlent de l’adoption du projet de loi 141 entrent en vigueur le 13 décembre 2019. À l’issue d’une période de transition d’environ trois mois, les cabinets devront avoir ajusté leur modèle d’affaires.

Pour être dignes de ce nom, les courtiers d’assurances devront désormais être en mesure d’obtenir au moins trois soumissions d’assureurs différents. Sinon, ils n’auront plus le droit de se présenter comme des courtiers.

L’Autorité des marchés financiers (AMF) les désignera plutôt comme des agents travaillant pour un assureur précis. Excellent ! Il faut appeler un chat un chat, si on veut que le grand public sache à quoi s’en tenir.

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Or, Québec a mis de l’eau dans son vin depuis la première mouture de la loi 141. Au départ, on voulait forcer les courtiers à obtenir au moins quatre soumissions. Mais le gouvernement a accepté de réduire cette exigence à trois, considérant que le nombre d’assureurs a fondu avec la consolidation de la dernière décennie.

En plus, le courtier doit simplement « être en mesure » d’obtenir ces trois soumissions. Concrètement, il doit donc avoir des contrats de distribution avec au moins trois assureurs. Mais il n’est pas forcé de faire l’exercice comparatif pour chaque client.

Alors si vous voulez en avoir le cœur net, demandez à votre courtier de vous montrer les trois soumissions qu’il a obtenues pour vous.

Vous pourriez être surpris des écarts de prix, surtout du côté automobile, où les primes peuvent varier du simple au quadruple, selon la compagnie d’assurances.

Pour vous le prouver, jetons un coup d’œil sur une comparaison réalisée par l’AMF qui a analysé les soumissions de 10 assureurs pour 10 profils d’assurés. Pour un même assuré, l’assureur le plus gourmand réclame 3816 $, pratiquement quatre fois plus que la prime de l’assureur le plus concurrentiel qui demande 1030 $.

Or, l’assureur gourmand pour ce client est le plus concurrentiel pour un autre profil d’assuré. Bref, il n’y a pas de constante. D’où l’importance de magasiner. Cet exercice peut vous faire économiser des centaines, voire des milliers de dollars par année.

Ça vaut le coup !

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Techniquement, rien dans la loi n’empêchera les cabinets de courtage de continuer à concentrer une large part de leur clientèle auprès d’un seul et même assureur.

Mais en pratique, les cabinets seront forcés de mieux répartir leurs clients, car les assureurs exigent un volume minimal pour maintenir une entente de distribution.

« L’assureur qui est là juste par parure ne voudra pas rester. S’il donne un contrat, il veut de la business. Le cabinet va devoir l’alimenter », avance Sylvain Turgeon, président du Regroupement des cabinets de courtage d’assurance du Québec (RCCAQ).

Par ailleurs, les règles de divulgation seront resserrées pour les cabinets qui acheminent plus de 60 % de leurs clients à un seul assureur. Désormais, les courtiers devront dévoiler verbalement à tous leurs clients le pourcentage de leur volume d’affaires qui est envoyé à cet assureur (ex. : 75 %). Et ils devront prévenir leurs clients au début de la conversation, et non pas à la toute fin alors que le client n’a plus envie de faire marche arrière.

« Ça va donner l’image du cabinet. Ça va mieux alimenter la discussion avec le client », estime M. Turgeon.

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Les nouvelles règles sont donc un pas dans la bonne direction. Mais il reste du chemin à faire pour assainir l’industrie.

L’AMF doit s’attaquer aux commissions contingentes qui vont carrément à l’encontre des intérêts des clients.

Dans un contexte où la rentabilité des cabinets s’est effritée au fil des ans, ces commissions versées par les assureurs sont comme une bouée de sauvetage sans laquelle les cabinets pourraient couler.

Mais pour toucher ces commissions, les cabinets doivent renouveler 95 % des polices de leurs clients. Et pour obtenir des commissions plus juteuses, ils doivent même augmenter de 15 % chaque année le nombre de clients qu’ils envoient à l’assureur.

Cela mène à des situations impossibles.

Comment réagira le courtier si l’assureur augmente la prime de ses clients ? Magasinera-t-il une police auprès d’un assureur moins coûteux, quitte à perdre sa précieuse commission ?

Selon son code de déontologie, le courtier doit éviter de se placer en situation de conflit d’intérêts. Mais avec ces fâcheuses commissions, il a les deux pieds dedans.