L’alimentation est notre troisième poste de dépense en importance, après le logement et le transport. Les consommateurs sont donc très sensibles aux variations de prix dans les supermarchés. Quelles catégories bondissent ? Lesquelles se replient ? La Presse a décortiqué les plus récentes données sur le sujet.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Pourquoi le prix des légumes a-t-il explosé ?

La soupe, si réconfortante les jours de pluie et si savoureuse en cette période des récoltes, coûte pas mal plus cher à concocter qu’il y a un an. Le prix des légumes frais était, en août, 14,8 % plus élevé qu’il y a un an au pays. Et au Québec, le bond a été encore plus spectaculaire, atteignant 17 %.

Un scénario similaire s’était produit en juillet, alors que le bond annualisé avait atteint 21 % au Québec, selon Statistique Canada.

Ces hausses dépassent largement l’inflation alimentaire dans son ensemble. De fait, le prix de la nourriture achetée en magasin a grimpé au Québec de 3,4 % en août et de 3,3 % en juillet.

Dans les rapports sur l’inflation diffusés sur le site de Statistique Canada, on ne fournit pas d’exemples précis de légumes dont le prix a bondi. Mais les données pour l’ensemble du pays en contiennent trois dans la grande catégorie des « légumes frais » qui donnent un bon aperçu de la situation.

Pommes de terre : + 12,7 %

Tomates : + 11,7 %

Laitue : + 18,7 %

Quand le directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec, Jocelyn St-Denis, a regardé le dernier rapport de Statistique Canada, il a eu « de la misère à comprendre et à croire qu’on était à + 17 % », nous a-t-il admis.

Pour y voir plus clair, il a colligé les prix demandés pour 17 légumes au Marché central le 30 août. « J’ai neuf produits qui augmentent de 17 % en moyenne et j’en ai huit qui baissent de 10 à 20 % », résume-t-il en rappelant que tout est une question, en agriculture, « de météo et d’offre et de demande ».

Virus au Mexique

Aux serres Savoura, où l’on cultive des tonnes et des tonnes de tomates, on confirme que les prix actuels sont « pas mal dans les plus hauts qu’on a eus », selon le porte-parole André Michaud. Le grand responsable de cette situation : le virus du fruit rugueux brun de la tomate qui a fait son entrée dans les serres au Mexique.

« À 98 %, le problème est là. Et c’est un problème connu, fait valoir M. Michaud. Comme ils n’ont pas de produits [à vendre au Canada], ça garde les prix élevés. »

Normalement, même en pleine saison des récoltes au Québec, les tomates cultivées au Mexique « rentrent par en arrière à 3 $ la boîte, alors que, vide, la boîte vaut 1 $, ce qui fait que le marché s’écrase ». Selon Savoura, le virus est encore bien présent au Mexique et il faudra un certain temps pour l’éradiquer, car l’opération est fastidieuse. Les prix devraient donc demeurer plus élevés que d’habitude pour les consommateurs.

2000 acres de productions gelées

Du côté de la pomme de terre, l’explosion des prix s’explique plutôt par l’automne particulièrement froid que l’on a connu en 2018.

« L’an dernier, 2000 acres de pommes de terre ont gelé dans le sol et n’ont pu être récoltées », rapporte Michelle Flis, coordonnatrice à la mise en marché chez les Producteurs de pommes de terre du Québec. Elle explique que les agriculteurs tentent toujours de récolter les tubercules le plus tard possible pour qu’ils puissent grossir. Mais en 2018, ils ont été pris de court avec l’arrivée hâtive de températures anormalement froides.

Résultat, les entrepôts ont fini par être dégarnis avant que la nouvelle récolte de l’été ne puisse suffire à la demande.

Les entrepôts sont vides actuellement. Les marchés sont en demande. Tout le monde cherche des pommes de terre.

Michelle Flis, coordonnatrice à la mise en marché chez les Producteurs de pommes de terre du Québec

Mme Flis précise que les récoltes vont bon train ces jours-ci, ce qui devrait stabiliser les prix dans les prochaines semaines.

En ce qui concerne la laitue, « je ne sais pas où ils prennent ces prix-là », lance Gerry Van Winden, PDG de VegPro International.

Le plus important producteur de légumes du Canada cultive – ici et aux États-Unis – les verdures en barquette de marque Attitude. Ses prix ont augmenté de « 2 à 3 % à cause du taux de change et du coût de la vie », mais pas davantage, jure l’homme d’affaires. « J’aurais bien aimé ça, profiter d’une hausse des prix de 20 % ! »

Surgelés et en conserve

Sans surprise, les légumes surgelés (+ 4,4 %) et en conserve (+ 9,9 %) ont connu la même trajectoire, mais de façon moins prononcée (données pour le Canada).

Il ne faut pas s’en étonner, dit le directeur général de Bonduelle (Arctic Garden), Daniel Vielfaure. En raison du printemps pluvieux au Québec et en Ontario, « nos récoltes ont été fortement mises à l’épreuve ». Les champs de pois de Bonduelle ont donné un rendement de 85 %, alors que ceux de maïs devraient atteindre 90 %, dit-il par exemple.

Et un autre facteur pousse les prix vers le haut dans les congélateurs des supermarchés. « Les consommateurs vont vers l’innovation », explique M. Vielfaure. En d’autres mots, ils achètent davantage de mélanges contenant des légumes plus chers à produire comme les champignons et les minimaïs. Étant donné que les supermarchés tiennent à ce que tous les sacs de la même marque affichent le même prix, c’est toute la catégorie qui grimpe.

Les légumes en conserve affichent pour leur part une hausse à cause… du prix de l’acier, qui n’est jamais redescendu malgré la fin des tarifs imposés un certain temps par l’administration Trump, affirme le dirigeant.

Reste maintenant à voir quelle trajectoire le prix des végétaux aura suivie en septembre ; les données à ce sujet seront dévoilées le 16 octobre.

Plus cher ou moins cher ?

Fruits frais

Au Québec, le prix des fruits frais a augmenté de 1,2 % en août (toujours par rapport à août 2018). Un petit bond survenu après une baisse de 8,2 % en juillet. La pomme, par contre, affiche une flambée de 10,6 % en août, au Canada. Les Producteurs de pommes du Québec estiment que la hausse est plutôt de l’ordre de 5 % dans la province en raison d’une production moindre. La météo de 2018 a nui au bourgeonnement des arbres en 2019, entre autres facteurs.

Poisson

Le poisson frais a augmenté de 9 % au Québec, en août, selon Statistique Canada. C’est trois points de plus que dans l’ensemble du pays (+ 6 %). En conserve, la hausse est beaucoup plus substantielle, on parle de 13,8 % au Canada (données non disponibles à l’échelle provinciale). Se pourrait-il que, comme dans le cas des légumes en conserve, le prix de l’acier soit en cause dans cette augmentation qui dépasse largement l’inflation ?

Viande

Dans son ensemble, la viande nous coûte 4,4 % plus cher qu’il y a un an. Tandis que le prix du bœuf est stable, celui du porc a baissé de 2,9 %. La hausse généralisée de la catégorie nous vient de la volaille, qui a bondi de 6,7 %, et de la viande transformée (bacon, jambon, etc.), dont le prix a augmenté de 8,8 %.

Beurre et laitages

Les variations de prix sont loin d’être uniformes d’une province à l’autre. La catégorie des produits laitiers est un bon exemple. Le beurre est l’un des aliments dont le prix s’est le plus accentué en août au Québec : + 11,8 %. Pendant ce temps, la hausse était de 6,5 % au Canada. Et tandis que le prix du fromage a baissé de 0,4 % dans la province, il a augmenté de 2,1 % au Canada.

L’après-céleri à 6 $

On se rappellera que l’hiver dernier, le céleri à 6 $ pièce est devenu le nouvel emblème de la hausse du prix des légumes, trois ans après que les choux-fleurs à 8 $ ont fait la manchette. Un autre végétal se retrouvera-t-il bientôt sur Facebook parce que son prix est exorbitant ?

Bonne nouvelle pour les amateurs de Bloody Caesar et de smoothies verts, le prix du céleri est revenu à un niveau normal.

Les détaillants vendent actuellement du céleri cultivé localement, et « c’est un des légumes qui se vend le moins cher », observe le président et chef acheteur de l’importateur Gaétan Bono, Joe Lavorato. De fait, des consommateurs ont pu acheter des céleris pour seulement 50 cents en août.

C’était une autre histoire au beau milieu de l’hiver. La Californie n’a pas connu une météo favorable à la culture du céleri et, en plus, « un gros joueur [Cal-Cel Marketing] a fait faillite, ce qui n’a pas aidé », rapporte M. Lavorato. Un troisième facteur a eu un impact considérable sur les prix, poursuit-il : la mode du jus de céleri, qui a fait grimper la demande américaine et canadienne.

« Un gourou a dit que c’était le meilleur ingrédient à mettre dans son juicer et tout le monde s’est garroché là-dessus », confirme le directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec, Jocelyn St-Denis.

Bientôt des prix en baisse ?

À l’heure actuelle, aucun légume n’affiche de prix totalement hors norme.

Mais il est normal que les prix ne soient pas au plancher, même en pleine saison des récoltes, étant donné que « la période des semis a été catastrophique », rappelle Jocelyn St-Denis.

Les nuits fraîches des derniers jours, la pluie et le gel survenus dans la région de Sherrington ne vont pas favoriser une baisse des prix dans les prochaines semaines, croit-il. « La romaine en a souffert. On peut s’attendre à ce qu’elle soit plus chère. »

Idem pour les oignons, qui aiment le temps sec. « Ça va repousser les récoltes. Ça peut avoir un impact sur les rendements et la qualité. » Les carottes, qui sont encore en terre, pourraient aussi souffrir.

En ce qui concerne les légumes importés (dont l’achat commencera dans quelques semaines), Joe Lavorato ne serait « pas étonné que les agriculteurs en Californie en aient planté plus que les autres années », afin d’éviter une poussée inflationniste.

Mais encore faudra-t-il que dame Nature coopère.