Ah, ces vautours de la détresse financière ! Ils s’annoncent encore sans gêne dans les médias. Ils offrent toujours des prêts à des taux délirants. Et dire que Québec vient juste d’imposer de nouvelles règles pour mater l’industrie du prêt à taux abusif. C’est décourageant.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Lucie Parent n’en revient pas d’entendre les publicités de Créditmatik qui tournent en boucle à la radio, visant particulièrement les jeunes. « Je suis comptable agréée. Je vois bien que ça n’a pas d’allure », s’indigne-t-elle.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

« Depuis le 1er août dernier, la Loi sur la protection du consommateur est encore plus sévère pour les prêteurs qui imposent un taux de crédit se situant 22 points au-dessus du taux d’escompte de la Banque du Canada (2 %), ce qui nous mène à 24 % en ce moment », écrit notre chroniqueuse. 

La dame craint que les jeunes ne se laissent séduire par cet argent facile. Et elle a malheureusement raison. Voici de quoi il retourne…

Creditmatik offre des prêts à court terme de 250 $ à 1250 $. « Simple. Rapide. Automatik. Obtenez l’argent en une journée », clame son site internet. Vous faites une demande en ligne « sans enquête de crédit ». L’approbation est donnée « dans l’heure qui suit votre demande » et l’argent atterrit dans « votre compte bancaire par dépôt direct ». Bingo !

Créditmatik affirme que ses taux d’intérêt s’élèvent à 22 %. En soi, c’est déjà très élevé. Mais quand on utilise le calculateur qui figure sur son site web, on constate que le remboursement est beaucoup plus coûteux.

Prenons un exemple. Si vous empruntez 500 $, vous devrez rembourser 62 $ par semaine, durant 13 semaines. Au total, vos paiements totaliseront donc 806 $. Si on retranche le capital de 500 $, cela veut dire que vous devrez payer 306 $ en frais d’intérêt et en frais d’adhésion, qui s’élèvent à 20 $ par semaine, peu importe le montant emprunté.

En trois mois seulement, tous ces frais vont donc faire exploser votre dette de 60 %. C’est fou ! Sur une base annuelle, cela équivaut à un taux de presque 250 %. Ça fait peur !

Pour les consommateurs à court d’argent, ce genre de prêt est loin d’être une bouée de sauvetage. C’est plutôt un boulet qui risque de les couler.

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Pourtant, Québec vient de donner un tour de vis à l’industrie du crédit.

Depuis le 1er août dernier, la Loi sur la protection du consommateur (LPC) est encore plus sévère pour les prêteurs qui imposent un taux de crédit se situant 22 points au-dessus du taux d’escompte de la Banque du Canada (2 %), ce qui nous mène à 24 % en ce moment.

Ces prêteurs doivent d’abord obtenir un permis de l’Office de la protection du consommateur (OPC), ce qui est le cas de Créditmatik, qui est titulaire de ce type de permis.

Avant d’accorder un prêt, les prêteurs doivent consulter le dossier de crédit du client dans une agence comme Equifax ou TransUnion pour s’assurer qu’il a la capacité de rembourser son prêt.

« Pas d’enquête de crédit ! », claironne pourtant le site web de Créditmatik, qui précise que le temps nécessaire pour demander votre prêt est de seulement deux minutes.

C’est drôlement vite quand on sait que les prêteurs à coût élevé doivent aussi établir le ratio d’endettement des clients. Il s’agit de comparer tous les engagements du client (dépenses récurrentes, remboursement des dettes existantes) avec ses revenus bruts.

Lorsque ce ratio dépasse 45 %, le prêteur doit même remettre au client une lettre disant ceci : 

« AVERTISSEMENT : vous vous apprêtez à conclure un contrat de crédit à coût élevé. Ce contrat comporte une obligation de votre part qui est présumée excessive, abusive ou exorbitante. »

C’est presque aussi effrayant que les avertissements sur les paquets de cigarettes !

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Sans rejeter mes calculs, l’équipe de Créditmatik m’a répondu par courriel que « les produits offerts par Créditmatik sont des facilités de crédit variable, lesquelles sont l’objet de règles distinctes des contrats de crédit ou de prêt d’argent simple ».

Sur son site web, Creditmatik explique justement que ses prêts personnels n’ont pas de durée fixe. Les remboursements prévus à chaque paie sont, en fait, un « paiement minimum ». Mais le client peut rembourser plus rapidement, sans pénalité. Et il peut réemprunter davantage à certaines conditions.

On est quand même loin de la définition du crédit variable, qui correspond généralement à une carte ou à une marge de crédit où le montant prêté et la période de remboursement fluctuent selon les besoins du client.

Vous trouvez que je joue sur les mots ? Mais cela fait une grande différence, car les frais d’adhésion qui font tant grimper la facture chez Créditmatik n’ont pas à être inclus dans le taux de crédit lorsqu’il s’agit de crédit variable, selon l’article 72 de la LPC.

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Quoi qu’il en soit, Créditmatik m’a assurée qu’elle se conformait à toutes les obligations légales lui incombant et qu’elle collaborait avec les représentants de l’OPC lorsque ceux-ci le requéraient.

Depuis deux ans, l’entreprise a fait l’objet de 29 plaintes à l’OPC. Dans le passé, l’Office a envoyé au moins trois avis d’infraction à l’entreprise 9281-7378 Québec inc., qui est derrière Créditmatik, mais aussi Express Loan, Loan and go, Prêt instant et Prêt Express 911. Cette dernière s’annonçait allègrement dans le métro de Montréal l’an dernier.

L’OPC a déjà reproché à 9281-7378 Québec inc. de ne pas avoir inclus tous les frais dans le taux de crédit qu’elle présente à ses clients. Tiens, tiens… toujours le même enjeu.

Le problème ne se limite pas à Créditmatik. Depuis 2016, l’OPC a envoyé 60 avis d’infraction à des prêteurs de cet acabit. Aucune poursuite pénale n’a encore été entamée.

Mais il est permis d’espérer. « Beaucoup d’entreprises offrant ce type de prêt ont fait l’objet de vérifications au cours des derniers mois, des résultats sont attendus sous peu. D’autres entreprises font actuellement l’objet de vérifications », m’a dit la porte-parole de l’OPC, Marie-Pier Duplessis, sans vouloir citer de noms précis.

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En attendant, ne vous laissez pas tenter par ces prêteurs à taux exorbitants. « Évitez ces endroits-là », exhorte Karine Robillard, avocate chez Option consommateurs.

Si la banque refuse de vous prêter, c’est probablement parce que vous n’en avez pas les moyens. N’allez pas plus loin dans l’endettement. « Souvent, les gens comblent un manque de revenus avec du crédit. Mais à long terme, ils vont se heurter à un mur », prévient Mme Robillard.

Si vous avez du mal à voir clair dans votre budget, allez consulter une association de consommateurs (ACEF), qui est là pour vous épauler. Et si votre situation est critique, allez voir un véritable syndic qui vous aidera à restructurer vos dettes. Laissez tomber les marchands d’illusions qui prétendent vous donner de l’air, mais qui ne font que vous étrangler davantage.