Après un deuxième trimestre encore volatil sur les marchés, alors que se multiplient les indices de ralentissement économique sur fond de disputes commerciales d’une rare virulence, que réserve le troisième trimestre de 2019 aux investisseurs ? Tour d’horizon avec les experts du portefeuille fictif de La Presse.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Chaque trimestre, La Presse demande à quatre experts d’analyser la conjoncture pour faire fructifier ou protéger le capital initial de 100 000 $ d’un REER autogéré. Dans ce troisième rendez-vous en 2019, ils reviennent brièvement sur le deuxième trimestre. Ils calibrent leur répartition pour lancer le troisième trimestre de l’année. Leurs recommandations sont fondées sur les indices de référence. Il n’y a ni choix de titres ni possibilité de modifier la répartition en cours de trimestre. Les rendements indiqués sont avant les frais de gestion.

Un certain optimisme teinté de prudence est de retour dans les marchés d’investissement, après un deuxième trimestre marqué par le changement de cap des banques centrales, dont la très influente Réserve fédérale américaine (Fed), en matière de politique de taux d’intérêt.

Entre-temps, notent les participants à notre portefeuille fictif, les perspectives économiques continuent de s’embrouiller face à l’impact des disputes commerciales des États-Unis sur l’évolution des échanges commerciaux et des flux d’investissements dans l’économie mondiale.

En ce sens, les prochains résultats trimestriels des multinationales les plus influentes en Bourse pourraient s’avérer cruciaux afin de déterminer le besoin de recalibrer les répartitions d’actifs en portefeuille.

Quel constat pour le deuxième trimestre ?

François Bourdon, chef des placements global, Fiera Capital

« Deux éléments en particulier. D’une part, la trêve dans la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine n’est pas survenue, alors qu’elle était attendue et souhaitée même dans les marchés d’investissement. Ça demeure donc une préoccupation négative dans les marchés financiers pour les prochains mois.

« D’autre part, j’ai été un peu surpris par l’ampleur de la baisse des taux dans les marchés obligataires après le changement de cap de la Fed, à propos d’une éventuelle remontée de son taux cible [d’intérêt]. Manifestement, les marchés obligataires semblent convaincus d’une prochaine séquence de baisses de taux par la Fed, qui débuterait dès ce mois-ci. »

Vincent Delisle, cochef des placements, Hexavest

« L’ampleur de la baisse des taux obligataires a été surprenante. Ça reflète un environnement économique extrêmement volatil, au point d’inciter la Fed à faire un virage majeur à 180 degrés en l’espace de six mois quant à une éventuelle remontée du taux d’intérêt.

« Ce revirement de la Fed et des autres principales banques centrales, combiné aux faux espoirs de résolution de conflit commercial entre la Chine et les États-Unis, a suscité un épisode de yo-yo dans les marchés financiers en mai et juin, ce qui a aussi contribué à rehausser davantage les multiples [cours/bénéfices] en Bourse.

« La conséquence pour la suite : des marchés boursiers qui carburent surtout à l’optimisme d’un soutien des banques centrales, ce qui rehausse aussi leur niveau de risque d’une correction. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins

« La Fed a capitulé à propos des taux d’intérêt devant les pressions provenant de deux sources : d’abord des marchés boursiers avec le repli survenu en mai sous prétexte d’indicateurs d’un ralentissement de l’économie et du commerce international, et ensuite du président Trump avec ses critiques publiques et directes envers le président de la Fed [Jerome Powell] pour ses décisions de taux d’intérêt.

« En conséquence de ce repli de la Fed, les marchés obligataires et les marchés boursiers ont rebondi en mode “bullish” en juin. Toutefois, ce rebond s’est concentré dans les secteurs “défensifs” (consommation de base, services publics, santé), ce qui témoigne d’une méfiance des marchés financiers envers les perspectives économiques. »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Le revirement de politique monétaire des principales banques centrales du monde, en particulier de la Fed, a été positif pour les marchés financiers. Il est même parvenu à compenser les inquiétudes suscitées par la direction encore très incertaine du conflit commercial entre la Chine et les États-Unis. »

« En fait, après avoir “poussé” en ce sens par des sursauts de volatilité, les marchés financiers ont obtenu des banques centrales qu’elles jouent un rôle de police d’assurance en cas d’affaiblissement accentué de l’économie, en mettant de côté leur projet de resserrement de la politique monétaire. »

Quelles sont les perspectives pour la suite ?

François Bourdon, chef des placements global, Fiera Capital

« Nous croyons fermement que l’économie mondiale va se raffermir dans la seconde moitié de l’année 2019, après quelques mois de ralenti, pour s’ajuster à la nouvelle conjoncture de disputes commerciales, qui semble là pour durer. »

« Dans ce contexte, les principales banques centrales n’auront sans doute pas besoin d’abaisser leur taux d’intérêt aussi prochainement que s’y attendent les marchés financiers. »

« Du côté de la Fed, nous anticipons la possibilité d’une seule baisse de taux de 25 points de base (0,25 %) d’ici la fin de l’année, alors que les marchés financiers semblent s’attendre à au moins trois baisses qui pourraient totaliser 75 points de base (0,75 %) d’ici un an. »

Vincent Delisle, cochef des placements, Hexavest

« La Bourse américaine vient de connaître sa meilleure période des six premiers mois de l’année en deux décennies malgré le fait que l’économie américaine commence à montrer des signes de ralentissement, en suivi de l’économie mondiale. »

« Manifestement, il y a beaucoup d’espoirs gonflés dans les marchés financiers par rapport aux prochaines baisses de taux attendues de la Fed. Aussi, pendant que s’accentue le risque d’impact négatif des disputes commerciales des États-Unis sur l’économie mondiale et les prochains résultats des entreprises. »

« Dans ce contexte, la volatilité va continuer dans les marchés financiers, avec un risque accru de correction qui pourrait retrancher une partie des gains significatifs réalisés durant les deux premiers trimestres. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins 

« Malgré un deuxième trimestre encore tumultueux, je demeure positif envers le marché boursier pour le moyen terme. D’une part, je m’attends à des progrès rassurants dans les négociations internationales de disputes commerciales des États-Unis. D’autre part, je m’attends à la “consécration” du récent changement de cap de la Fed avec une première baisse de taux de 25 points de base (0,25 %) d’ici la fin juillet, et peut-être une seconde baisse en septembre en termes de “police d’assurance” économique. »

« Une telle conjoncture s’annonce encore favorable aux marchés boursiers, pour quelques trimestres d’ici la fin de 2020. Mais elle pourrait nuire aux marchés obligataires qui, après leur envolée de juin, risquent d’être déçus que la Fed se limite à une ou deux baisses de taux d’ici un an, alors qu’ils en espèrent jusqu’à quatre totalisant 100 points de base (1 %). »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Alors qu’une accalmie semble émerger dans la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, l’attention des marchés financiers se concentre surtout sur la suite du récent revirement de politique monétaire — de hausse à baisse de taux ? – parmi les principales banques centrales, à commencer par la Fed. »

« Pour le moment, dans les marchés obligataires, on semble anticiper une série de baisses de taux chez la Fed qui pourraient totaliser 100 points de base (1 %) d’ici un an. C’est vraiment beaucoup, à mon avis, ce qui rend les marchés obligataires à risque d’une déception. »

« En Bourse, la prochaine ronde de résultats trimestriels des entreprises américaines les plus influentes sera d’une importance particulière pour jauger le risque d’une éventuelle “récession des bénéfices” qui découlerait des disputes commerciales des États-Unis. »

Où en est votre répartition d’actifs ?

François Bourdon, chef des placements global, Fiera Capital

« Pas de changement pour le troisième trimestre consécutif, parce que cette répartition d’actifs est déjà positionnée pour nos attentes de regain de croissance économique mondiale, qui se produirait aux prochains résultats d’entreprises, et la faible possibilité d’une baisse prochaine de taux d’intérêt par les banques centrales. »

« Dans ce contexte, nous pensons que les actions continueront d’être en rendement positif, en suivi de leur excellent début d’année. »

« Parmi les principaux marchés, l’approche de fin de cycle économique favorise les secteurs des matières premières et de l’énergie, ce qui devrait avantager le rendement de la Bourse canadienne et des pays d’économie émergente devant celui attendu aux États-Unis, en Europe et en Asie d’économie développée. »

« Dans les marchés obligataires, nous anticipons des difficultés de rendement au cours des prochains mois si les banques centrales, en particulier la Fed, devaient reporter une éventuelle baisse de taux, comme on s’y attend. »

Vincent Delisle, cochef des placements, Hexavest

« La conjoncture financière et économique encore volatile m’incite à plus de prudence en portefeuille, quitte à déplacer quelques billes. »

« Les marchés obligataires sont dispendieux après la récente baisse de taux suscitée par le virage de la Fed et des autres principales banques centrales. Il y a donc une occasion de réduire un peu la répartition en obligations et de rehausser l’encaisse. »

« Pour la répartition en actions, alors que s’atténue l’avantage de croissance des États-Unis par rapport à l’économie mondiale, je réduis un peu la répartition en actions américaines et canadiennes. »

« En contrepartie, je rehausse la répartition en actions des pays d’économie émergente parce que les multiples de valeur y sont redevenus intéressants. Aussi, ces marchés émergents seraient avantagés par une baisse de valeur du dollar américain qui découlerait du virage de la Fed à propos d’une prochaine remontée des taux d’intérêt. »

Michel Doucet, vice-président et gestionnaire de portefeuilles, Valeurs mobilières Desjardins

« Dans un scénario de conjoncture encore favorable aux marchés boursiers, mais moins favorable aux marchés obligataires, je maintiens la répartition de base à 75 % en actions et 25 % en obligations et encaisse. »

« Néanmoins, j’effectue de petits ajustements à la répartition en actions. Je rehausse de quelques points la répartition en actions américaines et canadiennes pour deux raisons principales : la Bourse américaine demeure en leadership mondial malgré le risque de déception des prochains résultats trimestriels, et la Bourse canadienne pourrait bénéficier de l’écart grandissant de taux d’intérêt entre la Banque du Canada et la Fed. »

« En contrepartie, j’abaisse un peu la part sur les marchés internationaux (EAEO) au profit de la part dans les marchés émergents, qui ont été malmenés récemment, mais qui pourraient profiter d’un repli du dollar américain prévisible après une baisse de taux de la Fed. »

Martin Lefebvre, chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Je demeure optimiste envers le potentiel de rendement en Bourse, mais teinté d’un peu plus de prudence après une première moitié d’année en forte remontée vers des niveaux records, aux États-Unis et au Canada notamment. »

« Par conséquent, même si je m’attends à un meilleur rendement des actions par rapport aux obligations, je préfère profiter des multiples rendus élevés en Bourse pour réduire un peu la pondération en actions internationales (EAEO et marchés émergents) au profit de l’encaisse. »

« Dans ce contexte, je m’attends à d’autres gains en Bourse d’ici la fin de l’année, mais inférieurs de moitié à ce qui a été réalisé durant les deux premiers trimestres. N’empêche, il s’agirait d’une année entre 10 % et 15 % de rendement, ce qui serait très bon à cette étape avancée du cycle économique. »

Le rendement de nos experts

C’est l’heure du bilan pour nos experts invités. Chacun a entamé 2019 avec 100 000 $. Voici les résultats de leurs placements avec les variations pour le deuxième trimestre.

• François Bourdon : 108 980 $ (+1,4 %) • Vincent Delisle : 109 327 $ (+1,9 %) • Michel Doucet : 110 630 $ (+1,8 %) • Martin Lefebvre : 109 983 $ (+1,6 %)